Mme Chaibou Halimatou, coordinatrice de la plate-forme : Démocratie Sanitaire et Implication Citoyenne

Journée internationale de la femme : Trois questions à Mme Chaïbou Halimatou Samaïla

 

« L’indépendance économique est la condition condition sine qua non pour l’épanouissement et la jouissance effective des droits et libertés pour tout être dont la femme », déclare Mme Chaibou Halimatou

Mme Chaïbou Halimatou Samaïla est coordinatrice de la plate-forme :  Démocratie Sanitaire et Implication Citoyenne pour le Suivi Stratégique des Politiques de Santé (DES-ICI). Dans l’entretien qui suit, à l’occasion de la journée internationale de la femme, elle décrypte les droits de la femme au Niger et également l’accès aux soins par les couches les plus vulnérables notamment les femmes et les enfants.

Niger Inter Hebdo : En tant que femme activiste sur les droits de la femme que signifie la date du 8 mars pour vous ?

Mme Chaïbou Halimatou Samaïla : La date du 8 mars est une date très symbolique car elle consacre la lutte qu’ont mené les femmes pour leurs droits à travers le monde. C’est donc pour moi l’occasion d’évaluer les acquis et les avancées en matière de la réduction des inégalités liées au genre et droits de la femme, et de faire une projection sur les perspectives pour une meilleure amélioration des conditions de vie de la femme en général et de la femme nigérienne en particulier. Ce sera donc l’occasion de nous projeter chaque pays en fonction de son contexte et de ses avancées. Par ailleurs le thème de cette année qui est « L’égalité des sexes aujourd’hui pour un avenir durable » prouve à suffisance que le problème lié au genre reste et demeure une préoccupation de l’humanité. Nous savons par exemple que pour un pays comme le Niger où la proportion des femmes est de 50,1% de la population, donc une légère prédominance de celle-ci, tout développement est de facto impossible sans la contribution effective efficiente et efficace de la moitié de la population que sont les femmes. D’où l’impérieuse nécessité de créer les conditions pour que les femmes jouissent véritablement de leurs droits fondamentaux (droits humains).

Niger Inter Hebdo : Votre plate-forme intervient dans le domaine de la santé, au regard du défi de la couverture sanitaire au Niger, que doivent faire les acteurs pour faciliter l’accès aux soins de santé aux personnes vulnérables, notamment les femmes et les enfants ?

Mme Chaïbou Halimatou Samaïla : Permettez-moi de répondre à votre question en deux parties, d’abord je voudrai citer les principaux défis auxquels notre système de santé fait face actuellement et la manière dont ceux-ci affectent les personnes vulnérables dont les femmes et les enfants. Le 1er défi c’est la proximité des formations sanitaires. Un des principaux défis d’accès aux soins de santé est la proximité physique des usagers par rapport à l’emplacement des centres de santé. (La norme de l’OMS étant de 5 km). Or, nous le savons tous, aujourd’hui au Niger, nous avons des zones où le centre de santé le plus proche est à plus de 50 km (c’est-à-dire 10 fois la norme de l’OMS). Connaissant bien l’état de nos routes et les difficultés de trouver des moyens de déplacement adéquats combinés aux occupations quotidiennes des femmes surtout celles rurales, vous conviendrez avec moi que cela constitue un véritable frein pour l’accès aux femmes aux services de soins de santé. Le 2ème Défi c’est le coût des soins. Il s’agit ici des tarifs des prestations offertes par les centres de santé or le manque de moyens a toujours été la première raison qui freine la fréquentation des centres de soins principalement pour les femmes et les enfants de moins de 5 ans. Bien que perçu par la majorité de personnes comme dérisoire, les tarifs de soins actuellement en vigueur dans nos centres de santé ne sont pas à la portée de la majorité des femmes nigériennes. Le 3ème défi est relatif à la qualité des soins. La qualité des soins fait référence à une pluralité de facteurs qui convergent vers un traitement efficace du patient. Ces facteurs concernent aussi bien la phase du diagnostic que celle du traitement. Un bon diagnostic commence par un bon accueil. Un malade bien accueilli se confie au soignant en lui disant explicitement de quoi il souffre. La mise en confiance est un préalable pour un diagnostic réussi. Or, Les différentes observations menées aussi bien dans les centres de santé intégrés (CSI) que dans les cases de santé relèvent des pratiques des agents contribuant à les éloigner des usagers, mettant ainsi en mal la qualité des soins. On peut retenir entre autres : les absences répétées de certains agents de santé de leur lieu de travail qui freinent la fréquentation des usagers et même lorsque les agents sont sur place, ils prennent du temps pour répondre aux sollicitations des usagers. En plus, les usagers subissent des traitements indélicats à travers les manières par lesquelles les agents s’adressent à eux. Une autre forme de grief envers les agents de santé est l’accueil. Les usagers trouvent certains agents peu accueillants. Tout un chacun (experts, chercheurs, responsables de programmes nationaux et internationaux) reconnaît que le mauvais accueil des personnels de santé à l’égard des patient(e)s contribue à éloigner les seconds des structures de soins, et que ceci affecte en majorité les femmes.  Le 4ème défi est relatif à la disponibilité des produits : la majorité de nos centres de santé font face au problème de rupture de médicaments. Des ruptures dont la récurrence et le caractère aigu varient d’un centre à un autre. Ces ruptures surtout pendant les périodes de pic de paludisme, découragent les femmes à se présenter aux centres de santé. Le 5ème défi est lié aux considérations socioculturelles. A titre d’exemple, les femmes, par pudeur, ne souhaitent pas non plus se faire assister par un homme. Elles préfèrent une femme expérimentée qui sait ce que signifie « accoucher » du fait de l’avoir vécue elle-même. C’est pourquoi les populations insistent sur la préférence qu’elles ont pour un agent de sexe féminin à cause des accouchements. Dans d’autres localités du Niger, se rendre à la maternité est une manière de rendre publique sa grossesse qui, socialement, est une « chose » secrète qu’il faut conserver avec la plus grande discrétion. Pour d’autres femmes « accoucher » est considérer comme un évènement naturel et non une maladie qui nécessiterait une consultation. D’autres part, les femmes doivent demander la permission de leurs maris ou tuteurs pour se rendre dans un centre de soin. Pour adresser ces défis, nous avons mené des actions et nous continuions à les mener. Il s’agit entre autres : des actions de plaidoyer à l’endroit des plus hautes autorités du pays pour une allocation conséquente des budgets en faveur de la santé ; du renforcement de capacité des organisations communautaires de base pour qu’elles s’impliquent véritablement dans les actions de prévention et de prise en charge des maladies ;Du renforcement des capacités des Relais Communautaires pour sensibiliser, orienter et référer les communautés vers les centres de soins mais aussi assurer un service de proximité en matière de prévention, de promotion des services de santé et même parfois de prise en charge à domicile pour des maladies comme le paludisme ;  De la veille citoyenne pour collecter des informations à temps réel sur les dysfonctionnements relevés au niveau des centres de santé (par exemple : rupture des médicaments, violation des droits des patients, discrimination…). A cet effet, notre plateforme dispose d’un Observatoire Citoyen d’Accès aux Services de Santé (OCASS) à travers lesquels, nous collectons et analysons régulièrement des données dans 40 sites à travers le pays ; l’identification et l’appui/accompagnement des femmes leaders au niveau communautaire pour servir de relais en vue de favoriser l’appropriation de services de santé par les communautés surtout les femmes.

Niger Inter Hebdo : Il n’y a pas d’émancipation de la femme sans indépendance économique, selon vous quelles sont les bonnes pratiques pour inverser la tendance au Niger ?

Mme Chaïbou Halimatou Samaïla : En effet l’indépendance économique est la condition condition sine qua non pour l’épanouissement et la jouissance effective des droits et libertés pour tout être dont la femme et inversement la garantie des droits humains fondamentaux et de leur jouissance effective conditionne l’indépendance économique des femmes. Pour inverser les tendances au Niger il nous faut un réel engagement politique à tous les niveaux pour garantir les droits humains fondamentaux pour les femmes dont les principaux sont : l’éducation, la santé, le droit à la propriété, le droit à l’entreprise, le droit d’opinion, le droit à la justice, le droit à la sécurité, le droit à la liberté d’association, le droit à l’intégrité physique pour ne citer que ceux-là. Donc ce seront des actions concrètes sur le terrain, notamment un accompagnement de proximité et un réel changement social, et non des discours politiques qui traduiront l’impact en matière de réduction des inégalités du genre. Pour cela les femmes doivent avoir un plus grand accès aux instances de prise de décisions, étendre le concept de la discrimination positive à tous les niveaux et permettre aux femmes d’être dans des conditions optimums pour participer activement à l’économie du pays. Cela sous-entend un accès à l’éducation, une meilleure répartition des charges domestiques, une meilleure valorisation du rôle de la femme au sein du foyer, l’accès au crédit, l’accès à la terre, et à la propriété foncière etc. Toute chose qui concours au rehaussement économique des femmes quand on sait que seulement 1% de l’économie mondiale est détenue par les femmes qui elles constituent 50,4% de l’humanité.

Interview réalisée par Oumou Gado

Niger Inter Hebdo N°58 du Mardi 8 Mars 2022