Opérationnalisation du pipeline Niger-Bénin : Le Niger entre dans une nouvelle dimension

Près de quatre mois après l’inauguration du pipeline Niger-Bénin, le Niger pourra désormais acheminer son pétrole vers le marché international. Cette situation est rendue possible grâce, entre autres, à la levée des sanctions économiques qui pesaient sur le pays depuis les événements du 26 juillet dernier et ayant retardé à plusieurs reprises, la mise en service de l’infrastructure dont le caractère stratégique pour le pays ne fait guère de doute, tant le Niger quintuplera dans un futur proche ses capacités de production ; ce qui devra permettre à Niamey de renforcer sa place dans le cercle très restreint des pays producteurs de pétrole sur le continent.

En effet, les estimations demeurent toujours sur une production de 90 000 barils de pétrole par jour et une prévision à terme de 200 000 barils par jour en 2026, contre 20 000 avant la mise en service de l’infrastructure. Après plusieurs phases de tests concluants, cette dernière est désormais opérationnelle depuis le 1er mars dernier et le pétrole a, dans la foulée, commencé à couler dans ce méga oléoduc à partir des forages d’Agadem vers la station terminale installée au port de Sèmè-Kpodji au Bénin ; une bonne nouvelle, voire une aubaine pour le pays au regard de l’épreuve qu’il vient de traverser pendant sept (7) mois et qui l’a beaucoup fragilisé. Ce pipeline intègre neuf (9) réservoirs à remplir sur le trajet, dont 6 au Niger et 3 sur la partie du Bénin, avant d’arriver au terminal. D’une longueur de près de 2 000 Km, dont 675 Km sur le territoire béninois, le pipeline Niger-Bénin a été l’œuvre de la société chinoise China National Petroleum Corporation (CNPC) pour un coût global initial de 4,5 milliards de dollars américains, soit 2 730 milliards FCFA.

Des retombées économiques importantes

Avec la mise en service du pipeline, le Niger devra engranger de nombreux bénéfices inhérents à l’exploitation pétrolière. Ainsi, on estime que la commercialisation du pétrole, dont le pays tirera plus du quart des recettes, pourrait représenter la moitié de ses recettes fiscales et le quart de son PIB, soit plus de 13,6 milliards de dollars, d’après les données de la Banque mondiale et représenter près de 80% de ses exportations.

Et cela devrait croître d’année en année grâce à la construction à venir d’une deuxième raffinerie, ce qui ferait de l’industrie le principal moteur de l’économie nigérienne au détriment de l’agriculture.

L’opérationnalisation de ce gazoduc vient également conforter les prévisions du FMI sur le Niger qui entrevoit un rebond remarquable de la croissance économique, après avoir dégringolé à 4,1% en 2023, et devrait s’établir à 12,8% à fin 2024.

Favoriser la création d’un fleuron national du pétrole

Certaines institutions internationales ont exhorté le Niger ainsi que bon nombre de pays en développement riches en ressources naturelles pour mettre en place des codes d’investissement très favorables aux compagnies étrangères afin d’être « attractif ». Autrement dit, avoir la « gentillesse » de confier l’exploitation de leurs ressources minières, pétrolières … à des étrangers. Simplement, on s’aperçoit que cette attractivité produit des externalités négatives trop importantes puisque les contrats sont très déséquilibrés (opacité, corruption, dégradation de l’environnement) et provoquent des préjudices considérables pour les pays concernés. Et le Niger n’y échappe guère.

En effet, nombreux sont nos concitoyens ayant manifesté leur sidération après avoir appris que sur les 90 000 barils produits par jour qui seront acheminés vers le Bénin, le Niger ne touchera que 25,4% des recettes, soit celles de 22 860 barils par jour. Une aberration quand on sait que d’autres choix alternatifs plus pertinents et courageux auraient été possibles quelques années auparavant à l’image de ceux effectués par l’Algérie avec la création du groupe Sonatrach, une fierté nationale et première en Afrique, de par sa capitalisation.

Le géant pétrolier algérien est, en effet, une référence dans le secteur mondial de l’énergie. Il est présent dans plusieurs pays dans le monde. La force de ce groupe réside dans sa capacité à être un Groupe intégré dans l’ensemble de la chaîne de valeurs: l’exploration-production, le transport par canalisations, la liquéfaction et séparation, le raffinage et la pétrochimie et la commercialisation des produits pétroliers. De quoi donc inspirer le Sonidep qui vient de bénéficier de l’attribution des contrats relatifs aux blocs pétroliers R5, R6 et R7 et le bloc pétrolier de Bilma. Une décision hautement stratégique, salutaire des nouvelles autorités et devant permettre au Niger de prendre en partie son destin en main. Et pour y parvenir, la Sonidep, qui a eu jusqu’à récemment, une mauvaise presse en matière de gouvernance, doit s’inscrire dans une nouvelle dynamique plus agile et efficace dans son organisation et son fonctionnement pour affronter les défis qu’il lui faut relever pour servir un Niger plus prospère.

Le Niger, peut-il échapper à la « malédiction des ressources ?

Si l’augmentation de la production pétrolière devra s’accompagner sans doute par un accroissement des recettes budgétaires considérables dans les mois à venir, il n’en demeure pas moins que des doutes subsistent au sein de la population quant à leur utilisation efficace pour améliorer la situation économique du pays, et par ricochet, la sienne ce, malgré les promesses des autorités qui ne cessent de marteler, comme en témoigne la déclaration de S.E Lamine Zeine, Premier ministre du pays, lors de la cérémonie du lancement de la phase II en novembre dernier : « les ressources issues de l’exploitation (…) seront destinées exclusivement à assurer la souveraineté et le développement de notre pays sur la base d’un partage équitable aux populations ». Et pour cause ! Pour de nombreux acteurs associatifs du pays, « la hausse de la production des hydrocarbures au Niger ne sera pas forcément positive pour les populations locales, sachant qu’il y a toujours eu des difficultés à garantir une bonne répartition des recettes issues des ressources naturelles au Niger », tranche Naomi Binta Stansly, vice-présidente du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (ROTAB), lors d’une interview accordée à « La Tribune Afrique » en 2019. « Les populations riveraines des zones d’exploitations parviennent difficilement à recouvrer dans les délais impartis la somme équivalant aux 15% des recettes issues de l’exploitation minière ou des hydrocarbures ». « L’Etat a cumulé des arriérés à verser aux localités dans les zones d’exploitations », regrette la vice-présidente du ROTAB.

L’une des explications de cette réserve serait liée au phénomène de malédiction de ressources dont le pays serait en partie victime ; un concept mis en avant par l’économiste britannique, Richard Auty, dans un ouvrage paru en 1993. Ce dernier aurait été le premier à avoir utilisé l’expression, « malédiction des ressources » pour décrire les contreperformances économiques, politiques et sociales enregistrées dans un certain nombre de pays en développement, dotés d’abondantes ressources extractives. La richesse d’un pays en ressources naturelles devrait, en effet, être un facteur de développement économique. Mais l’histoire est truffée de contre exemples, comme la situation du delta du Niger. Cette régionse trouve sur la côte atlantique du Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique et l’un des principaux producteurs de pétrole du continent. Ce dédale de criques, immense, s’étale sur des centaines de kilomètres et constitue le plus vaste delta d’Afrique – le troisième au monde par son étendue. Une grande insécurité caractérise aussi la région, liée à des conflits qui mêlent groupes armés et contrebandiers en tous genres, trafiquants hier d’esclaves, aujourd’hui de fûts de pétrole.

Pour beaucoup d’observateurs, la ruée vers l’or noir est à l’origine de ces troubles. Le pétrole serait une malédiction, et le Nigeria est un exemple emblématique de gaspillage financier, de gâchis industriel, de corruption endémique, de mauvaise gouvernance, de criminalité violente.

Alors que la population du Niger n’a guère profité de décennies d’exportations des réserves d’uranium du pays, celle-ci espère tirer meilleur bénéfice de l’exploitation de l’or noir.

Éviter le piège de la malédiction des ressources

La mise en service du pipeline Niger-Benin évoquée ci-dessus peut représenter un potentiel de croissance, voire de développement économique et social très important pour le Niger si les retombées contribuent ou participent, entre autres, à trois actions essentielles. D’abord, la diversification de l’économie nigérienne. Aujourd’hui, l’économie du pays est très dépendante du secteur agricole qui occupe 70% de la population et porte 40% du PIB. Cette situation se traduit fréquemment par une plus grande vulnérabilité face aux chocs extérieurs, qui peut compromettre les perspectives de croissance économique à long terme. Or, grâce à la diversification économique, le Niger peut s’orienter vers une structure de production et d’échanges plus variée. Ce qui devrait lui permettre de mieux résister aux différents chocs à venir. Et la diversification passera donc par l’exploitation pétrolière d’autant plus que le secteur offre de perspectives nouvelles permettant d’escompter une transformation de l’économie du pays. Mais il est important d’entreprendre une transition plus profonde encore, pour éviter de dépendre exclusivement de l’exploitation pétrolière. Cette diversification de l’économie doit également reposer sur d’autres secteurs importants comme le secteur minier ou touristique, par exemple. Ensuite, mettre davantage l’accent sur le capital humain. Ce dernier correspond à l’ensemble des connaissances, compétences et conditions de santé que les individus accumulent tout au long de leur vie et qui leur permet de réaliser pleinement leur potentiel en devenant des membres productifs de la société. Le développement du capital humain joue un rôle déterminant pour mettre fin à l’extrême pauvreté et renforcer l’inclusion sociale. Pour cela, il faut investir dans la nutrition, les services de santé, une éducation de qualité, l’acquisition de compétences et l’accès aux emplois. Ce qui devrait permettre au pays de réduire significativement son retard vis-à-vis de ses voisins. Enfin, la réduction des inégalités. Ces dernières sont très présentes au Niger et dans de nombreux domaines de la vie quotidienne.

La mise en œuvre de ces trois actions, sans doute non exhaustives, devrait permettre au Niger d’échapper au phénomène de la « malédiction des ressources naturelles » qui frappe de nombreux pays africains producteurs du pétrole et surtout faire en sorte que de la dynamique actuelle portée par l’Exécutif puisse profiter à l’économie et aux populations et donc avoir des incidences directes sur le développement humain et socio-économique. Le mois béni Ramadan que nous venons d’entamer représente une période propice pour invoquer Allah afin qu’il puisse faciliter ce travail à nos autorités, dans l’intérêt de tous. Bon Ramadan !

Adamou louché Ibrahim

Economiste

@ibrahimlouche