Putsch du 26 juillet : Les contours d’une maladresse politique

Un peu plus de deux mois depuis la survenue du coup d’État du 26 juillet qui a renversé le régime de Mohamed Bazoum, la rue exulte à grand renfort de concert sur les carrefours de la capitale. Et l’opinion continue à scruter les raisons sur les contours du coup d’État, du « putsch pour convenance personnelle » comme l’a appelé le cabinet de l’ancien Président Bazoum ou encore de la « prise d’otages » comme le suggère la France. Le président déchu Bazoum Mohamed, sa femme et son fils restent toujours détenus par la junte dans les locaux du palais présidentiel.

Une seule certitude pour l’instant : le coup d’État du 26 juillet 2023 mené par le Général Tiani ne porte point l’empreinte de la France. Une première dans l’histoire politique du Niger. Depuis le premier coup d’État de Seyni Kountché, le 15 avril 1974 jusqu’au putsch de Salou Djibo, en passant par le putsch de Baré Mainassara ou encore Daouda Malam Wanké, tous à un moment ou à un autre ont fait planer l’ombre tutélaire de l’ancienne métropole coloniale, la France.

Le coup de force de Tiani a fait exception. Et si les coups d’État des premières générations avaient une équation simple, ils exprimaient la volonté de la France de changer de jockey, le putsch du Général présente une équation des plus compliquées. Qui, oui qui pourrait être au cœur de ce renversement de régime, et quelles en sont les raisons ?

 Décryptage

Il y a les raisons officielles. Elles ont été largement énumérées par l’auteur du putsch, le commandant de la Garde présidentielle, le Général de brigade Tiani Abdourahamane. La dégradation de la situation sécuritaire qui ne faisait que s’aggraver. Malgré la présence du partenaire français, la lutte contre le terrorisme sur le terrain ne parvenait pas à de grands résultats.

Il y a aussi la mauvaise gestion des ressources publiques au nombre des raisons les plus avancées pour justifier le putsch. Mais le Président Bazoum a-t-il besoin d’une force extérieure pour renverser son régime ? Le putsch contre Bazoum a-t-il besoin d’autres justifications autres que celles portées par lui-même dans ses différentes interventions ? « Chaque chose renferme en son sein les germes de sa propre destruction », disait Lénine, ou encore en Afrique « Baki maïyankewuya », selon une sagesse en langue hausa.

À regarder de près, Bazoum a payé cash les maladresses de sa communication. C’était prévisible, diront tous ceux qui ont appris à connaître Bazoum, l’homme aux multiples bourdes et accidents de langage. Quand aux alentours de l’année 2020, il avait été retenu comme candidat du parti politique PNDS Tarayya aux élections présidentielles de 2021, certains analystes et observateurs de la scène politique ont vite observé que le futur candidat doit apprendre à surveiller sa langue. Ils n’ont pas eu tord. Le malheur de Bazoum Mohamed lui est arrivé de ses propos en public.

Au plus fort de la récurrence des attaques armées dans les pays voisins, le Mali et le Burkina avec des débordements sur la région frontalière de Tillabéry au Niger, le Président Bazoum Mohamed va annoncer ses « prouesses ». « Nous avons libéré des chefs terroristes qui sont nos alliés « , a-t-il dit, lors d’une conférence des cadres qu’il a tenue. Une autre fois, il proclame sans sourciller « les terroristes sont plus forts et plus aguerris que nos militaires ». C’était dans un entretien avec une chaîne de télévision étrangère. Puis, alors que l’environnement social est marqué un peu partout dans les capitales africaines francophones par un discours anti politique française, il va asséner : « la France n’a aucun intérêt au Niger, Macron est mon ami.. ». Autre griserie ou autre ivresse, c’était lors de la célébration de la journée de la femme nigérienne.  Bazoum Mohamed lâche comme un verdict : « désormais, le ministre qui prend une deuxième femme quitte mon gouvernement ». On peut citer encore en quantité de ces boulettes nauséabondes comme on dit.

Dans le contexte africain et surtout les réalités du Niger marquées par une succession de coups d’État militaires, comment Bazoum Mohamed a-t-il pu penser que la libération des chefs terroristes, capturés par l’armée nationale au prix de lourds sacrifices, que cela allait passer, que l’armée allait consentir sans broncher et fermer les yeux ? Une armée durement insultée qu’il assimile à une armée d’incapable, en tout cas, moins aguerris que les gueux de bandes terroristes. Et sur le plan des mœurs nationales, il n’a pas manqué de choquer les nigériens, pas seulement les leaders religieux, c’est l’ensemble de la communauté musulmane qui s’est sentie outragée par cette attaque à une des sunnah de l’islam. Et après cela, qu’est-ce qui reste de vertu politique ou de soutien au gouvernement de Bazoum ? Dans cette grande euphorie de son amitié avec la France, Bazoum s’est attaqué à tous les piliers sur lesquels repose son pouvoir. Comment a-t-il fait cela pour scier la branche sur laquelle il est assis, à savoir l’armée et particulièrement la Garde présidentielle qui veille justement sur sa sécurité ?

Mais l’armée française stationnée au Niger était devenue sa meilleure garantie, Bazoum était presque au point de rupture avec sa Garde présidentielle à telle enseigne qu’il lui arrivait assez souvent d’effectuer des déplacements à son insu et sans son escorte. L’assurance vie du régime est en fait passée entre les mains des troupes françaises. Et c’est d’ailleurs cela qui explique cette frénésie du Président français Macron lorsqu’il disait que la France ne peut pas abandonner un ami. C’était lors d’une rencontre avec les ambassadeurs en France.

Un peu plus de deux ans seulement de son mandat, le Président Bazoum s’est effondré, et en attendant que les langues se délient un peu plus, il faut dire que c’est lui-même qui a sabordé son régime. Les maladresses et autres bourdes ont été fatales au gouvernement de Bazoum qui se faisait fort d’être « comme ça lui », « transparent et direct, il n’a rien n’a caché ». Pourtant, la gestion des affaires d’État requière un autre style de comportement : être plus dans l’action, et moins dans les discours. Immaturité, absence d’expérience ou handicap structurel pour sa propension à parler, Bazoum aime s’abreuver de ses discours. Ce coup d’État a mis un terme au pari fait par le Président Issoufou Mahamadou. Échec et mat pour Issoufou Mahamadou qui a tout misé sur Bazoum pour réussir à assoir l’hégémonie du pouvoir PNDS Tarayya sur l’échiquier politique national, alors que dès le départ, la majorité des cadres du parti bottaient en touche. Aujourd’hui, il faut tout recommencer, il faut tout reprendre à zéro avec un PNDS Tarayya déclinqué par Bazoum Mohamed.

 Ibrahim Elhadji dit Hima

Niger inter hebdo – N° 121 du 10 octobre 2023