« Le grand homme nous a quitté au bout de cent mille vies », avais-je écrit peu après son décès dans un message sur les réseaux sociaux. La formule était aussi émotive qu’approximative mais je crois bien que beaucoup de ceux qui connaissaient Inoussa Ousseini pouvaient y souscrire spontanément en songeant aux cent mille facettes d’une destinée façonnée par autant de rencontres exceptionnelles, autant de compagnons de route remarquables, autant de routes dans une vie trop courte, autant de défis d’intérêt national et de valeur internationale, pour reprendre une de ses anciennes préférées (le viatique de l’IRSH), autant de combats, comme l’a souligné Max Djibo dans son oraison, autant d’exploits culturels, mais aussi et hélas autant de terribles épreuves de santé qu’il aura affrontées avec une endurance que, nous, ses amis parisiens, considérions comme héroïque, fidèle à notre vision du personnage et de son engagement de tous les instants, jusqu’aux pires de la maladie, dans l’émancipation culturelle de son pays.

Si les hommages rendus au grand homme ont pu justifier la métaphore  des « cent mille vies » ou, pourrait-on dire encore, des « cent mille facettes » de la personnalité d’Inoussa Ousseini, je crois  essentiel d’ajouter : autant d’idées visant à entretenir et fertiliser le récit national. Parce qu’elle se rapporte aux innombrables initiatives qu’il aura lancées durant ces dix dernières années depuis son bureau de l’Unesco, voire de son lit d’hôpital, en ne transformant que rarement ses essais sur le sol natal, cette dimension du personnage, paradoxalement peu parlante pour les nigériens, me paraît pourtant essentielle car c’est elle qui a enveloppé et déterminé les aspects les plus élevés de ses principes d’action et de son destin.

Inoussa Ousseini ne s’est jamais complu dans quelque  confortable posture d’intellectuel, les idées qui fourmillaient dans son esprit se traduisaient essentiellement par des propositions concrètes faites à la nation. Ayant gardé de son expérience de ministre un sens obsessionnel de l’Etat, infléchir la politique gouvernementale vers une plus grande détermination culturelle était devenu pour lui une sorte de seconde nature et il s’était attaché à cette mission avec un mélange rare de pragmatisme politique et d’utopie.

Le devoir de mémoire

Il y a quelques mois, l’ambassadeur avait publié un plaidoyer pour revitaliser le « devoir de mémoire » et proposé de baptiser un certain nombre de bâtiments, rues et places du nom de figures nationales menacées par l’oubli. Il est particulièrement émouvant que la trace de cet écrit soit encore vivante dans les esprits. Au-delà de la légitimité de ses prescriptions, il éclaire particulièrement bien la philosophie d’action professée par Inoussa Ousseini, une philosophie ficelée dans un patriotisme exigeant et un sens épique de l’histoire nigérienne.

Cette publication était la dernière d’une longue série à laquelle il s’était consacré ces dernières années, d’une hospitalisation à une autre. J’écris ici pour en témoigner car le grand homme, comme je le surnommais affectueusement, m’avait engagé en qualité de secrétaire particulier. C’est à ce titre que je l’ai accompagné dans le travail de réflexion qu’il avait engagé à travers maints articles et conférences. Le « grand homme » m’a beaucoup appris, y compris sur lui-même malgré son goût profond pour le secret. Cependant, conteur dans l’âme comme tout vrai nigérien, il ne résistait jamais longtemps au plaisir de me raconter une foule d’anecdotes personnelles. Tant et si bien que, connaissant cette précieuse petite part des « cent mille aspects » de sa vie et de sa personnalité, j’ai fini par lui proposer que nous nous attelions à la rédaction d’un ouvrage biographique par un système d’entretiens. C’était il y a quelques mois à peine. Il m’avait donné son accord mais remettait toujours la tâche au lendemain, et je suis convaincu qu’il n’en eut jamais l’intention. Le rusé « Dukoutus », comme le surnommait ses vieux amis nigériens, courait après d’autres priorités. Une des plus constantes était de raconter la vie de ses « mentors », ceux qui avaient éclairé sa destinée en même temps que celle du Niger. Il avait ainsi retracé les épopées de Boubacar Bolho, Ba Boubakar, Lailaba Koh Hamidou, Fatou Djibo…. A dire vrai, depuis notre rencontre en 2006, je l’ai toujours vu remplir cette sorte de service public.

Il se sera bien sûr souvent prêté à l’exercice pour ses compagnons de cinéma, perpétuant la tradition hautement sentimentale des « salut d’irrémédiable » de son ami et mentor Jean Rouch. En veillant à entretenir la flamme généreuse de la mémoire – sa toute première religion, oserais-je dire – le grand homme aura joué un rôle majeur dans la pérennisation de l’histoire des pionniers du cinéma africain, désormais indissociable de l’identité culturelle nigérienne. Ne serait-ce qu’à ce titre, il en restera lui-même une des figures les plus emblématiques, sans compter la matière foisonnante dont disposent les historiens du 7ème art pour revenir patiemment sur sa filmographie, sa formation à l’adolescence par Serge Moati, son compagnonnage avec Jean Rouch et ses multiples  engagements dans la promotion du cinéma africain jusqu’à la création du Forum Africain du Film Documentaire.

Un malentendu tenace

Il est logique que ce soit essentiellement cette image du personnage que l’on ait voulu retenir. Elle est cependant extrêmement réductrice, victime en cela du malentendu qui fut attaché au Forum dès sa première édition, il y a 15 ans de cela. L’énoncé même de la manifestation a-t-il même jamais été compris ? A Niamey, il semblait impossible de se débarrasser du fantasme de  « festival de cinéma ». Il arrivait au grand homme de se gausser : « Savez-vous combien il y a de festivals dans le monde » ?  Sans parler du FESPACO, à deux pas de Niamey, soutenu à bout de bras par l’Etat burkinabé depuis sa première édition – ce que le Forum  n’obtiendra jamais de l’Etat nigérien à une échelle beaucoup plus modeste. Plus les années ont passé et plus le malentendu a persisté malgré ses nombreuses tentatives pour le dissiper dans la presse. Qu’à l’ancienneté le Forum devienne un rituel utile à prouver l’existence de la cinéphilie nigérienne, soit,  mais à condition que les intéressés se l’approprient et prennent le relais ! Tel fut longtemps, jusqu’à la lassitude, l’espoir vain et secret d’Inoussa Ousseini, et cet échec aura miné ses douloureuses dernières années.  D’ailleurs, il esquivait la plupart du temps la question du bilan – à quoi bon ? – sauf pour exprimer sa joie d’avoir mis à l’étrier d’une caméra le joli pied d’Aïcha Macky – subtil symbole d’une bataille incomprise.

Le malentendu était profond.  Tout d’abord on n’a pas compris que la fidélité du grand homme à la mémoire de Jean Rouch, et à la prophétie lancée dans son dernier film – Le rêve plus fort que la mort – était la clef de sa philosophie. Il suffit de remplacer le mot rêve par celui d’imagination pour comprendre : le grand homme souhaitait voir l’imagination s’emparer du pouvoir et il a cru avec une opiniâtreté sans failles pouvoir en ouvrir la voie auprès des gouvernements successifs du Niger par des propositions concrètes.  Le Forum restera l’illustration la plus visible du malentendu : durant près de 15 ans Inousssa Ousseini aura rêvé que l’Etat en devienne le partenaire naturel – en vain. Et il faut peu d’imagination pour entrevoir les conséquences qu’une telle décision aurait entraînées sur le développement du cinéma et toute la vie culturelle nigérienne. C’eut été alors un de ces symboles nationaux auxquels il aura toujours accordé une très grande importance. S’il avait lui-même contribué à en forger quelques uns comme le baptême de certains lieux publics, la création de prix, littéraires ou musicaux, et de manifestations culturelles ou mémorielles, il n’aura jamais eu de cesse au fil des années de vouloir en inventer d’autres du même calibre, c’est à dire modestes et ambitieux.

L’extraordinaire aventure audiovisuelle du Niger

Le symbole Forum s’étant érodé, on a fini par perdre de vue l’esprit que le grand homme avait voulu insuffler à sa manifestation en la concevant comme une suite naturelle de l’extraordinaire aventure audiovisuelle du Niger initiée, à l’aube de son indépendance, par Jean Rouch à l’IRSH sous la tutelle de Boubou Hama. Souvenons-nous que ce dernier avait guidé douze ans plus tôt l’ethno-cinéaste dans ses premières avancées, qui firent du Niger le berceau du cinéma direct. La volonté du grand homme d’inscrire son action dans le sillage de Jean Rouch[1] s’est développée avec d’autant plus de cohérence qu’elle lui était naturelle depuis l’adolescence – une de ces histoires de double dont regorge la foisonnante biographie de l’ethno-cinéaste et qui laisse imaginer l’intérêt qu’aurait eu celle du grand homme tant pour l’histoire du cinéma que pour celle du pays. Inoussa Ousseini aura longtemps rêvé du Forum comme d’un cycle de « temps rouchien » à Niamey : une semaine d’expérimentations en tous genres autour du documentaire et de la mémoire audiovisuelle du Niger ayant pour vocation l’établissement d’un réseau de passerelles entre l’IRSH, l’université, les écoles de cinéma et les centres culturels de la capitale. Cependant le cœur battant du Forum restait avant tout pour lui ce fameux « stage de formation »  qui offre à l’aspirant cinéaste la possibilité de concevoir et de réaliser en quelques jours un film de quelques minutes – sortilège du cinéma direct ! Comme on le sait, un certain nombre de figures actuelles du cinéma nigérien, comme Aïcha Macky, sont passées par là. Lui-même avait commencé de cette façon sous la tutelle de Serge Moati bien avant de suivre les cours de cinéma direct dispensés par Jean Rouch à Paris. Avec les frères Blanchet – sa famille d’adoption française – il avait suivi, dès le berceau, l’essor de cette école dans le monde entier et il en avait reproduit le modèle au Niger, inspiré par la riche histoire de la coopération entre la France et les pionniers du cinéma africain qui aura engendré la « Cinémathèque Afrique » – phare du patrimoine cinématographique africain comprenant ses propres films. Profitons-en pour rappeler la lettre publique que le grand homme avait adressée au Président Emmanuel Macron à la suite de son discours de Ouagadougou pour lui proposer de délocaliser la « Cinémathèque Afrique » à Niamey. C’était sa façon de dire « chiche ».

De la citoyenneté culturelle

Il y a environ deux ans, quand on le croyait las du combat, il proposait au gouvernement, dans le  cadre de la « renaissance culturelle », de coproduire une Série TV sur le thème de la citoyenneté : Nyala, la vie citoyenne, une sorte de magazine d’éducation civique composé de courts-métrages de fiction et de documentaires à la façon du cinéma direct. Un mixage audacieux de genres pour la télévision et les circuits numériques. S’il restait intimement attaché aux « classiques » du cinéma africain, le grand homme était aussi particulièrement intéressé par les nouvelles techniques de réalisation, jusqu’aux possibilités du téléphone portable.  Il avait trouvé là non seulement une idée extraordinairement concrète pour conjuguer la cause audiovisuelle à la cause citoyenne mais aussi une solution à l’impératif de formation permanente des cinéastes. Conforté par l’émergence d’une brillante génération de documentaristes radicalement impliqués par le « vivre ensemble » nigérien, son enthousiasme était tel qu’il avait financé de sa poche – une fois de plus – deux ateliers professionnels sur le projet et même une étude d’architecte pour créer des studios spécifiques à l’expérience. On lui avait fait savoir que le Président Issoufou avait réservé une première subvention pour démarrer la production mais la promesse s’est perdue entre Niamey et Paris.

Le malentendu entre le pouvoir et le grand homme dépassait largement le cadre du cinéma. Convaincu qu’un véritable engagement de l’Etat dans la production culturelle accélérerait le développement économique et social du pays (et non l’inverse), il n’aura eu de cesse durant ces quinze dernières années de multiplier des propositions concrètes sur tous les fronts, jusque devant l’assemblée nationale pour y défendre une loi taxant la téléphonie, seul moyen selon lui de pérenniser le financement du développement culturel du pays. Père de cinq enfants, Inoussa Ousseini se préoccupait du sort de la jeunesse avec une sincérité et une empathie qui n’ont rien à voir avec la langue de bois des discours officiels. Si la part d’utopie de sa philosophie a pu susciter une certaine défiance, il fut cependant, tout au long de sa carrière, écouté et respecté par les autorités du pays. Gamin, déjà, il avait été reçu au Palais présidentiel et félicité par Hamani Diori parmi les meilleurs éléments du Lycée national.  Persuadé de devoir son salut, et sa destinée, à la ferveur éducative et culturelle de la première République, le « pupille de la nation », comme il aimait lui-même se définir, choyait particulièrement ce souvenir dont l’empreinte sentimentale influait sur sa volonté d’entretenir des relations fraternelles (forcément générationnelles) avec les Chefs d’Etat successifs du pays.

Sur les traces de Boubou Hama

Ce fut le cas avec Mamadou Tandja et Mahamadou Issoufou ainsi qu’avec une pléiade de ministres, qu’il connaissait « depuis depuis », sans qu’il ne parvienne à abolir le triste malentendu. On ne comprenait pas que le grand homme ne puisse se contenter de sa prestigieuse fonction d’ambassadeur auprès de l’UNESCO, qu’il surcharge le programme de chaque gouvernement par ses initiatives fussent-elles inspirées par sa mission auprès de l’institution internationale.  Le Pouvoir n’a pas pris conscience de sa chance de tenir à son entière disposition l’homme de culture par excellence prêt en toutes circonstances à inventer de nouveaux chapitres du récit national. Le lecteur comprendra l’allusion faite au formidable document sur Boubou Hama[2] qu’Inoussa Ousseini avait fait publier en 2006 – transcription d’un séminaire, organisé par ses soins en 1989, ayant mis fin à 15 ans de mutisme collectif. L’historien, et ancien Président de l’Assemblée Nationale, avait été en effet soustrait à la vie publique du Niger.

Le recul du temps permettra d’établir maints rapprochements entre ces deux figures de l’identité culturelle nigérienne et cet ouvrage, unique en son genre, restera un témoignage hautement symbolique sur l’esprit qui animait les initiatives du grand homme, son patient travail de réparation collective, sa fidélité aux acteurs de l’indépendance et aux idées qui l’ont façonnée – le premier Congrès des écrivains et artistes noirs (1958) était son totem -, son implication dans l’édition et sa relation fraternelle avec les écrivains nigériens. Au lendemain de son décès, son grand complice Jean-Dominique Penel me rappelait avoir découvert dans les archives d’Abdoulaye Mamani que l’écrivain, ex figure du SAWABA, avait été engagé par  le grand homme au Consortium interafricain de distribution cinématographique (CIDC) à Ouagadougou dont il était le directeur. Qui d’autre aurait pu le sortir de la misère où l’avait plongé son long exil, suivi de deux ans d’emprisonnement ordonnés à titre préventif par Seyni Kountché ? S’il se montrait avare de commentaires sur cette amitié c’est sans doute parce que le nom d’Abdoulaye Mamani restait pour lui tragiquement attaché au Prix Boubou Hama, l’un de ces symboles nationaux qu’il avait lui-même inventés. C’était en 1993, l’écrivain avait trouvé la mort sur la route d’Agadez à Niamey, où il se rendait afin de recevoir la fameuse récompense pour l’ensemble de son œuvre. Portant le nom de son vieil ennemi politique – « noir symbole » dirait Djingarey Maïga –, ce Prix fut cependant la plus élégante réhabilitation qui puisse se concevoir pour celui qui avait été déchu si longtemps de la nationalité nigérienne.

 

Ministre de la culture devant l’éternel

Le grand homme ne cédait jamais ni au tragique, ni à l’amertume, sa volonté de convaincre était portée par cet irréductible enthousiasme qu’il disait avoir hérité de Jean Rouch. Un tel état d’esprit lui permettait d’appréhender les plus grandes détresses du pays par le prisme culturel, fort de ses solutions modestes et pragmatiques. Il en était ainsi pour la malheureuse faiblesse du système d’éducation : Inoussa Ousseini était convaincu que le développement culturel du Niger en changerait la donne ou, du moins, qu’il en serait l’indispensable et libre auxiliaire, particulièrement dans le domaine de l’histoire nationale. D’où son entêtement à concevoir et à produire une succession d’expositions itinérantes sur ce thème qui puissent être accessibles à tous les nigériens.

Il en était de même pour la situation de guerre. A Paris, au siège de l’UNESCO, le grand homme ne différait pas du nigérien lambda : le transistor collé à l’oreille, il suivait au jour le jour les perpétuels et tragiques « stop and go » de l’épidémie de terrorisme au Sahel. Sur ce terrain aussi, le développement culturel lui paraissait, sinon apporter des solutions, servir d’aiguillon à la résistance collective. Il avait ainsi conçu un programme annuel de manifestations sous la bannière de la « culture de la paix » qui sera quasiment resté lettre morte. Il avait fait du concept créé par l’UNESCO une stratégie de l’urgence réparatrice. La paix devait passer par une construction collective qui réponde aux capacités – héroïques – des acteurs nigériens de l’éducation et de la culture. Conjuguant cet impératif à celui de l’unité nationale, la « culture de la paix » était devenue son principal cheval de bataille durant les dernières années de sa vie. Il y a quelques mois, après avoir écrit un texte sur la toute première édition du FESPACO pour un ouvrage collectif, il songeait à rédiger une suite sous forme de tribune sur l’édition 2021 qui s’est placée sous la même bannière au moment où le Burkina Faso subit de plein fouet la vague terroriste. Le vétéran des pionniers du cinéma africain entendait tirer des leçons dialectiques de l’opposition entre l’envahissement planétaire de la culture de la guerre, à laquelle la production audiovisuelle contribue largement, et la méconnaissance, à la même échelle, de l’utopie défendue par l’UNESCO.

Le grand homme en avait fait en 2017 le sujet d’une conférence prononcée devant la diaspora nigérienne de Paris et de l’Ile de France. Par « approximations successives » – méthode chère à son mentor Jean Rouch – il avait développé une vision de la « culture de la paix » adaptée à la situation sahélienne. Il avait ainsi révélé les grandes lignes d’un projet qu’il avait soumis au gouvernement nigérien ainsi qu’au G5 Sahel. Intitulé Rencontres Sahélo-sahariennes, le projet consistait à rassembler à Niamey les pays ayant le Sahara et le Sahel en commun – Algérie, Burkina Faso, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger et Tchad – dans une manifestation célébrant leur patrimoine musical. Il s’agissait de parier sur le potentiel de résilience des cultures traditionnelles pour dresser un rempart symbolique devant la menace terroriste. Le but était d’engendrer un flux continu d’interactions culturelles entre les peuples de la vaste mosaïque sahélienne engagés dans la sauvegarde de leur patrimoine immatériel. Le grand homme était profondément marqué par la disparition de Moussa Garba qui n’avait pas réussi à transmettre l’art du biram. Cependant, un festival d’imzad – hymne à la femme & fusion des musiques traditionnelles et modernes – devait parachever la manifestation.  L’ambassadeur rêvait de voir Niamey pavoisée par les drapeaux de tous les pays invités, ses rues et ses places envahies de musiques, Niamey résistant au malheur, Niamey réparant ses douleurs, Niamey plébiscitant la paix dans la fête, Niamey capitale de la culture africaine.

C’était un rêve digne d’un ministre de la culture, un rêve défiant la mort pour reprendre la devise de Jean Rouch. Jusqu’au bout le grand homme aura gardé intacte sa foi dans les institutions nationales comme dans les capacités de la culture à transformer la relation entre l’Etat et la société. Il me semble parfois mieux discerner la singularité de notre identité nationale en considérant nos péripéties politiques sous l’angle d’une fable où la marche en avant du Niger surpasserait les turpitudes, les faiblesses, les erreurs, et même les tragédies propres à chacune des grandes fresques de notre histoire, avait-il écrit peu de temps avant sa dernière et fatale hospitalisation dans un article resté inachevé. Mêlant la fable à l’ironie, il y avait dressé une sorte de panégyrique des régimes politiques successifs du Niger depuis l’ère des instituteurs jusqu’à l’ère des ingénieurs et bâtisseurs. Dans l’élan, il prédisait l’élection de son ami et frère Mohamed Bazoum et se montrait déjà impatient de relever les défis de l’ère des philosophes… Hélas, il n’eut pas le temps de pousser plus loin sa boutade voltairienne mais il ne fait nul doute que le grand homme se serait empressé de plaider l’urgence du développement culturel auprès du nouveau chef de l’Etat.

Daniel Mallerin

[1] Titre de l’antholgie réalisée par Rina Sherman, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2018.

[2] Boubou Hama, un homme de culture, sous la direction de Diouldé Laya, J.D. Pénel et Boubé Namaïwa, Editions de L’Harmattan

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