« Une industrie qui jette ses contenus par-dessus bord, se cannibalise », écrit Rupert Murdoch, homme d’affaires et magnat de la presse australo-américain. Depuis quelques années, les médias, en général, et la presse écrite, en particulier, traversent des périodes difficiles. A l’instar de ses homologues étrangers, la presse nigérienne n’échappe guère aux mutations que rencontrent ces derniers.

Les bouleversements successifs qui affectent ce secteur conduisent à accorder, avec la recrudescence de partage – pour ne pas dire de piratage – sur les réseaux sociaux des journaux [en format PDF], un intérêt croissant aux phénomènes économiques qui gouvernent ce secteur. D’autant plus qu’au Niger, la presse écrite occupe une place non négligeable dans la société : 24% des Niaméens déclareraient lire un journal par semaine, selon une étude d’audience des télévisions nigériennes menée par « 3A Consulting Niger » entre juillet et Août 2017, et participe beaucoup à la vie économique du pays puisque le secteur qu’elle partage avec d’autres médias (presse audiovisuelle, presse électronique…) crée des emplois et s’acquitte des impôts.

Rareté des études sur la presse

Rares sont les études sur ce secteur dans le pays. Une rareté qui serait imputable, dans le pays, tout comme dans certains pays développés, comme le souligne Nadine Toussaint Desmoulins (2011), à trois raisons essentielles. « La première tient au fait que, pour la majorité du public, les médias n’ont d’intérêt qu’en fonction de leur contenu et des messages qu’ils véhiculent (…). La deuxième tient au fait que certains, tout en ayant conscience des activités économiques qui sous-tendent la production et la diffusion de l’information, répugnent à assimiler les médias à des marchandises soumises aux lois de l’offre et de la demande, offertes par des entreprises à la recherche de profit. Pour eux, la fonction d’informer est considérée comme une « mission de service public ». Cela induit une conception économique particulière qui implique sinon la gratuité apparente des médias, du moins l’égalité d’accès des consommateurs sur la base d’un prix qui n’est pas forcément le reflet des coûts et, partant, l’acceptation d’entreprises en situation de déficit permanent (…). Enfin, sans minorer le rôle des médias, certains ont longtemps estimé qu’il ne s’agissait pas d’une activité économique importante et qu’elle ne méritait pas qu’un économiste s’y intéressât ». Cette assertion était d’autant plus vraie que le Chercheur se heurterait à l’absence ou l’insuffisance de données statistiques sur le secteur. Ce qui peut « prêter à sourire » quand on sait que « le monde des médias, avide de soulever le voile sur tous les aspects de la société, demeure rétif à l’investigation et avare de renseignements chiffrés vérifiables, base de toute analyse sérieuse » (Nadine Toussaint Desmoulins (2011).

La presse écrite nigérienne évolue dans un contexte difficile

Au Niger, même s’il faut se réjouir de la réelle contribution des médias à l’information, la distraction et à l’éducation des citoyens, il faudrait reconnaître que le paysage médiatique, de manière générale, présente un visage, souvent peu reluisant, avec une succession de faits ne participant pas à redorer le blason de la presse. Cette situation qui s’assimile à une « crise » que connait la presse nigérienne est aussi le reflet des faits marquants de son l’histoire, laquelle s’inscrit dans celle du Niger. Une crise qui aurait été exacerbée, en partie, par l’avènement de la démocratie ayant favorisé le pluralisme politique et la politisation à outrance de notre société et qui traduit la diversité d’opinions, mais aussi le non-respect des règles éthiques et déontologiques du métier.   L’hostilité économique ne facilite point la « vie » à certains journaux qui sont contraints de respecter moins leur périodicité.

Résultat, certains des facteurs cités précédemment auraient créé une relation empreinte de méfiance entre Nigériens et leur Presse et qui s’était traduite par deux choses. D’une part, la presse écrite serait boudée par les lecteurs, lesquels estiment son offre souvent « désuète », et en deçà de leurs attentes. Certains lecteurs sont loin d’être tendres avec la presse écrite du pays : journalistes corrompus, contenus « orduriers », connivence avec le gouvernement, conflit d’intérêt…. Autant de qualificatifs sont utilisés, de nos jours, pour désigner la presse nigérienne. Des qualificatifs qui en disent long sur la perte de crédit. Il suffit juste de lire certains articles ou regarder des reportages pour vous rendre compte de cette triste réalité. En somme, la presse nigérienne est en crise « d’édito » et cela ne profite guère à sa relation avec de le lectorat nigérien. Chose en partie vraie, eu égard au nombre, sans cesse croissant, des sanctions infligées par le Conseil supérieur de la communication à certains titres de presse.

Une presse muselée

D’autre part, elle est de plus en plus « muselée » dans le pays par les autorités, selon certains journalistes. Une critique qu’il convient de relativiser puisque, selon Reporters sans frontières (RSF), « le Niger a enregistré une baisse significative et encourageante des atteintes à la liberté de la presse en 2019 ». Pour cette même année, le pays a fait un bond de neuf (9) places, occupant ainsi le 57ème rang mondial contre 66ème l’année précédente. À titre de comparaison, le Ghana pointe à la 30ème place. Malgré ses relatives bonnes performances, le Niger peut encore mieux faire dans ce domaine !

Un modèle économique à (ré)inventer

À titre de rappel, le modèle économique d’une entreprise est une « représentation schématique de la manière dont une entreprise produit de la richesse à partir de l’offre qu’elle propose à ses clients, et la répartit entre les parties prenantes au projet, en incluant les éventuels partenaires externes tels que sous-traitants ou créditeurs ».

Pour mieux comprendre le modèle économique de la presse écrite, il faudrait remonter à 1605 ; année durant laquelle Johann Carolus publia à Strasbourg, en France, le premier journal au monde qui réponde encore aux critères actuels. Son « Relation », publié en langue allemande, définissait le modèle de financement qui allait valoir pour beaucoup de titres paraissant par la suite : environ la moitié des recettes provient de la vente aux lecteurs. L’autre moitié viendrait des annonceurs.  Ce modèle a inspiré et continue d’inspirer de nombreuses rédactions nigériennes, même s’il devient difficile, voire impossible, de déterminer, avec exactitude, la proportion que représente la vente ou bien celle de la publicité pour leurs recettes. Néanmoins, ce modèle a fluctué dans l’un ou l’autre sens, au gré de la conjoncture. Conséquence, faute d’avoir innové, de nombreux titres doivent leur salut grâce à l’aide publique de la presse, dont le montant s’établit, en 2016, à 250 millions de FCFA.

Avec l’arrivée du numérique, c’est tout l’écosystème des médias qui semble en pleine mutation (Cf. supra), et la presse écrite représente le formidable exemple d’une industrie de contenus qui voit son modèle organisationnel et économique traditionnel évoluer rapidement. Ce qui oblige, de facto, tous les acteurs de ce secteur à s’adapter à cette nouvelle donne. Or, au Niger, dans de nombreuses Rédactions [privées], on évoque moins la question de modèle économique. Mais on préférerait mettre en avant l’article qui ferait le plus de « buzz », ou qui ferait le plus parler. Comme en témoigne Djibril Saidou, expert en communication, qui rapporte que « la notion même d’entreprise reste avec des contours trop flous pour les médias au Niger et un système économique peu enclin à la modernisation et à la rentabilité ». Et pour celles qui en ont un, celui-ci semblerait fragile. Une fragilité qui s’est accrue, ces dernières années, à cause de l’avènement des réseaux sociaux, à l’instar de WhatsApp (Cf. infra).

 « La presse n’est pas seulement un lieu où s’expriment les valeurs d’un groupe social, en particulier ses opinions politiques. Elle relève aussi de la logique économique. En tant que produit, elle fait l’objet d’un échange sur un marché ; elle possède des caractéristiques économiques qui lui sont propres, notamment son caractère hybride, à la fois public, parce que vecteur de contenu à la disposition de tous, et privé, car elle peut être appropriée par le paiement d’un prix. Le modèle économique de la presse écrite s’apparente à celui des autres médias, à savoir une plate-forme d’échanges dont les titres font l’objet d’une double demande, celle d’un lectorat qui les consomme pour leur contenu éditorial et celle des annonceurs qui paient des encarts publicitaires pour la promotion de leurs produits. » (Patrick Le   Floch, Nathalie Sonnac, Introduction, La Découverte « Économie de la presse à l’ère numérique », 2013, p. 3). Autrement dit, un titre doit se gérer comme une entreprise. À la différence d’une entreprise classique, le produit vendu est l’information condensée sur des feuilles appelées « Journal ». Et pour vendre efficacement ce produit, il y a un ensemble de stratégies à développer, à mettre en œuvre pour en écouler le maximum. Autrement dit, il y a un modèle économique à définir.

« Le payant est le seul modèle économique viable pour la presse de qualité » (Edwy Plenel, cofondateur de Médiapart)

Trois solutions, sans doute non exhaustives, s’offrent à la presse du pays pour accroitre ses recettes :

  • Le web/appli : Il devient inconcevable, pour un titre, de ne pas disposer d’un site internet en 2017. C’est pourtant le cas au Niger ! L’arrivée du numérique n’a visiblement pas été anticipée par la majorité des acteurs de la presse du pays. Preuve palpable de cette situation peu envieuse, le nombre de médias nigériens disposant de leurs propres sites internet pouvant se compter au bout de « quelques doigts » dans le pays et quasiment aucune application dédiée. Et même le peu de sites web existant peinent à être « updated » ou mis à jour Ce qui est encore plus surprenant, c’est qu’il existe encore, à ce jour, des rubriques non alimentées sur le site du régulateur des médias du pays, le Conseil supérieur de la communication (CSC).

Pour diverses raisons, les titres peinent à prendre le virage du numérique. C’est pourtant vital de nos jours. D’autant plus que les citoyens nigériens s’informent de plus en plus par le web. « Le Web est un accélérateur de distribution de l’information, mais aussi un lieu de créativité de contenus, qui combine les logiques de partage de l’espace public et celles de l’économie marchande. » (Patrick Le Floch, Nathalie Sonnac, déjà cités, p. 3)

Les titres de presse écrite « traditionnels » du pays doivent saisir cette occasion pour proposer/développer de nouvelles offre. Ils peuvent, par exemple, opter pour une modèle mixte gratuit et payant sur le web. Gratuit pour pouvoir présenter aux visiteurs de passage l’architecture de leur site, le sommaire de ses contenus, ses diverses possibilités en matière d’informations et de collaborations rédactionnelles. Payant pour assurer inciter ces visiteurs à s’abonner et bénéficier d’une information de qualité produite de manière indépendante. Cette approche s’inscrirait dans une démarche adoptée par les grands groupes de presse mondiale et répondant à un nouveau mode de consommation de la « presse ». On peut saluer, au passage, le pas franchi par l’ONEP consistant à commercialiser « Le Sahel » sur son site web. On peut ainsi s’offrir ce journal en format « PDF » moyennant un transfert d’argent via la solution de paiement « M-Koudi » (fruit d’un partenariat entre Airtel et l’ONEP » ou tout simplement régler avec sa carte de paiement (VISA ou MasterCard). Une solution certes ingénieuse dans le milieu, mais insuffisante au regard des capacités financières de l’ONEP (maison mère du journal « Le Sahel », presse écrite publique). C’est pour cela que la transformation opérée par le secteur de la presse écrite française en 2012 doit inspirer leurs homologues nigériens. Car « encore en pleine transition, le secteur de la presse donne lieu à la coexistence de deux modèles que tout sépare. La position des grands groupes de presse traditionnels illustre cette situation : ils conservent la version imprimée de leurs titres (au modèle industriel lourd et coûteux) et dans le même temps déploient toutes leurs forces sur la Toile, s’appuyant sur leur marque : ce sont les sites d’information générale et politique tels Lemonde.fr, Lequipe.fr ou encore Lefigaro.fr qui sont, de loin, les plus visités ! La chute drastique de la diffusion de journaux imprimés ne signifie donc pas pour autant une baisse équivalente du lectorat. En quelques années, Internet et le Web, mais aussi les supports nomades, smartphones et tablettes numériques ont été adoptés, ou sont en cours d’adoption, par toutes les tranches de la population. » (Patrick Le Floch, Nathalie Sonnac, p. 3)

  • Le papier: Avec l’arrivée du numérique, nombreux sont ceux qui avaient prédit la « mort » du journal papier. Finalement, l’histoire leur aurait donné « tort », puisque ce dernier résiste toujours. Au Niger, il a encore plus de beaux jours devant lui, en raison de la faiblesse et du coût de la connexion internet puis pour bien d’autres raisons structurelles. Il serait également souhaitable que les groupes de presse restructurent le mode de distribution de leurs produits. Aujourd’hui, ces derniers sont essentiellement vendus en kiosques et aux abords de routes de la capitale. Ce qui limite le nombre ventes potentielles et donc leurs sources de financement.  En misant sur le portage à domicile grâce aux abonnements, par exemple, la vente à l’unité (qui se fait déjà au niveau des carrefours de Niamey), à développer dans le reste du pays, ces groupes peuvent s’assurer une meilleure visibilité, un nombre plus important d’abonnés et donc plus de chiffres d’affaires.
  • Améliorer le contenu pour augmenter leur audience et attirer plus d’annonceurs : Nous avons vu, plus haut, que l’absence de contenu « intéressant » fait fuir le lectorat, et donc fait chuter les audiences. Le secteur de la presse écrite aura tout intérêt à se professionnaliser : respect strict de l’éthique et de la déontologie du métier et un personnel compétent. À cela, s’ajoute le fait d’accroitre sa visibilité auprès des autres médias comme la presse Ainsi, les annonceurs (un annonceur est l’organisation ou l’entreprise à l’origine d’une opération de communication publicitaire ou marketing qui vise à promouvoir ses produits ou sa marque) pourraient davantage s’intéresser à ce secteur, avec des millions de FCFA de recettes potentielles.

L’exploration de ces trois pistes pourraient aider les rédactions à se réinventer et sécuriser le mode de commercialisation de leurs œuvres. Ainsi, elles pourraient moins dépendre des « fonds de la Presse » et reconquérir des abonnés « friands » des contenus « objectifs ».

À défaut de les acheter, les citoyens doivent faire preuve de civisme en s’abstenant de partager les journaux afin de garantir une presse écrite indépendante et de qualité au Niger

Au Niger, la notion de « droit d’auteur » est quasi-inexistante, même si les textes indiquent le contraire. On peut consommer une œuvre artistique, acquise illégalement, sans être inquiété. L’avènement des réseaux sociaux a accentué ces « pratiques antirépublicaines ». Ainsi, des outils comme WhatsApp sont utilisés souvent par les journalistes eux-mêmes pour diffuser « gratuitement » leurs œuvres sur internet. Cet acte n’est autre que de l’automutilation !!! C’est pour cette raison qu’on retrouve une part importante des journaux du pays sur l’internet de manière générale. Conséquence, cela prive les rédactions d’une manne précieuse et conséquente et biaise, souvent, leurs analyses. Difficile, dans ces conditions, pour un titre, de « vivre ». Raison pour laquelle les groupes de presse doivent faire évoluer leur modèle et conscientiser leur personnel sur le danger que représente la diffusion gratuite des journaux sur le net.

Il faudrait également mener une compagne de sensibilisation à l’endroit de nos concitoyens avec un message clair : si le journal se procure « gracieusement » sur WhatsApp, par exemple, la production du journal est, quant à elle, coûteuse (charges du personnel…), et la vente des Journaux permet essentiellement de couvrir ces charges. Or, avec le partage, point de vente et donc une faillite qui se dessine. À titre d’exemple, le fait de partager cent (100) fois un hebdomadaire vendu à 300F l’unité revient à priver la Rédaction de ce dernier d’une manne de 30000 FCFA, soit l’équivalent du salaire minimum, dans le pays. C’est cette situation, peu envieuse, qui expliquerait les difficultés de la presse écrite nigérienne à produire un contenu de qualité et mieux répondre aux aspirations des lecteurs « avides » d’informations et analyses fiables.

À défaut de l’acheter, abstenons-nous, nous citoyens, de partager le journal ! Car le partage nuit aux finances, à la créativité et à l’indépendance journalistiques !

En définitive, les problèmes que rencontre la presse écrite nigérienne sont, de loin, une fatalité. Elle doit juste se réinventer pour s’adapter à l’évolution de la société. Le numérique est une opportunité formidable pour y parvenir, de surcroît avec le développement des réseaux haut débit dans le pays. La numérisation représente pour ces industries une lame de fond qui transforme intrinsèquement les manières de produire, de distribuer et de consommer les contenus et d’engranger des recettes importantes et assurer une presse écrite libre, indépendante, performante et de qualité.

Adamou Louché Ibrahim

Economiste

@ibrahimlouche

Quelques repères

–           Les années 1990 marquent la fin du monopole de l’Etat dans le secteur des médias et favorisent donc la libéralisation du paysage médiatique nigérien.

–           La presse écrite nigérienne relève de deux domaines : public et privé.

–           Au Niger, la première publication dans le domaine de la presse s’appelait « Cahiers nigériens » et date 1933 et était destinée aux cadres et auxiliaires de l’administration coloniale.

–           La première publication du Niger indépendant vit le jour en 1963 sous l’appellation de « Labari ».

De nos jours, le pays compterait plus de cent journaux, dont :

·         29 journaux paraitraient régulièrement

·         20 journaux paraitraient plus ou moins régulièrement

·         31 journaux seraient en hibernation

·         34 journaux auraient disparu

Tirage moyen : 2000 journaux par titre et par semaine.

Organismes de régulation

·         Conseil Supérieur de la Communication (CSC)

·         L’Observatoire Nigérien Indépendant des Médias pour l’Ethique et la Déontologie (ONIMED)

Sources : ONIMED (septembre 2016), Estimation Adamou Louché Ibrahim.

 

 

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