A Dieu mon frère,

Abba Kiari, on ne fait pas l’apprentissage du malheur, me disais tu, pour me libérer de l’émotion qui m’empêchait de parler, ce 25 Mai, lorsque tu as appelé pour me réconforter à la mort de ma mère. Que le St Coran nous avertisse que « toute âme gouttera à la mort » ne change rien. Je m’effondre à chaque fois qu’elle frappe si près de moi.  C’est avec une plume tremblante, trempée dans la douleur indicible d’une perte qui abime encore un peu plus ma vie, que j’écris. Que ceux qui lisent me pardonnent un texte qui ne dit pas assez du personnage public qu’ils admirent. Dukutus, comme l’appellent ceux de sa promotion au Lycée national, a été pour moi un ami si intime, un frère si unique, un mentor si présent, que me réveiller dans un monde sans lui est d’une violence insupportable.

Je ne parlerai pas ici du cinéaste de génie que tu étais, car ta filmographie est connue, reconnue et célébrée. Je ne parlerai pas davantage de ta vie privée que tu répugnes à rendre publique. Je voudrais seulement dire l’homme que tu as été le catalyseur de destins, l’artisan de la création, pas seulement artistique et le rassembleur d’hommes sans pareil. Tu as été un surdoué du compagnonnage, un incubateur d’idées à toi tout seul, mais aussi un passeur, qui fait le pont entre les générations, entre les arts de chez nous et ceux d’ailleurs, entre nos régions et entre nos ethnies.

Avec toi, j’ai appris à écouter et à entendre ce que disent ceux qui sont passés par William Ponty, comme Mr Mai Maigana ou par le lycée Van Vollenhoven de Dakar comme le Pr Bâ Boubacar par exemple. J’ai fréquenté aussi l’école de la sagesse de tonton Georges, de son nom de guerre de sawabiste, les récits sur l’école coloniale de tonton Gonimi. J’ai côtoyé Jean Rouch et Serge Moati, mais aussi Djouldé Laya et Michel Keita, je me suis lié à Maman Sidikou, Maman Inoua et Abdou Hassan, pour ne citer que quelques-uns, dont la plupart sont désormais au Paradis avec toi. J’ai rencontré aussi des griots et des zimas, des parents de Kellé, des anciens voisins de tes parents, des descendants des amis ou même des employés de ton père, tes camarades d’enfance de Gouré, ceux des rivages du fleuve Niger et d’ailleurs.

Tu aimais les idées et admirais les talents, tu savais non seulement les reconnaître chez les autres, mais les tiens sont souvent meilleurs, bien au-delà de la culture et du cinéma, pour lesquels la plupart des gens se souviendront de toi. Parlant de toi, un ami commun, alors conseiller économique du premier ministre, me disait un jour que « le meilleur économiste du Niger pourrait bien être un sociologue ». Tu venais de créer, à Niamey, à la fin des années 1980, le magazine « l’opérateur économique ». Tu avais perçu avant tous, que diaboliser les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) dans les salons n’était ni suffisant ni efficace, si l’on veut sortir notre pays de la crise économique et financière, pour entrer avec succès dans la démocratie. Tu croyais au débat public, car tu avais l’intuition de l’artiste et la sagesse des philosophes sociaux (lointains ancêtres des économistes). Tu voulais tout naturellement donner la parole à tous ceux qui pouvaient contribuer utilement, sans rien revendiquer en retour. Tu ouvres les colonnes de l’opérateur économique à Emmanuel Grégoire, qui raconte l’histoire des Al Hazai de Maradi, non pour que certains en tirent une fierté mal placée, mais pour que tous y puisent des leviers pour renouveler et moderniser un commerce transfrontalier avec le Nigeria, qui se faisait alors à nos dépens, en raison de la dépréciation continue de la naira. Serge Michalov, alors à la Caisse Française de Développement (ancêtre de l’AFD) s’exprime aussi dans le magazine, et nous rappela, avec précision, les travers de notre politique agricole, notamment du financement du secteur rural devant lesquels nous préférions tourner le regard. L’Association Démocratie et Développement (ADD) et la revue Horizon 2000 que tu as créé, toujours dans le souci d’élargir le débat à de nouveaux thèmes et de nouveaux acteurs, ont eu moins de succès. Le multipartisme avait déjà pris pied et avec lui le manichéisme, qui obligeait la société civile à s’inféoder à un camp ou disparaitre.

S’il fallait résumer ta vie en un mot, c’est sans doute ta fidélité en amitié qui s’imposera. Elle est constante, parfois unilatérale, jamais transactionnelle, et invariablement généreuse. Tes amis et parfois leurs héritiers peuvent en témoigner. Comme le dit si bien un de tes jeunes frères, il y a toujours de la grandeur en toi. Ton attention bienveillante au bien-être des autres profite à une quantité innombrable de personnes, à Niamey évidemment, à Kellé et dans le Kutus bien sûr, à Gouré et dans le Mounio aussi, à Zinder et en fait partout dans notre pays. Ton portefeuille a toujours été une passoire mais c’était le cadet de tes soucis.

Tu es entré en politique -ou plus exactement tu as été un temps pris dans le tourbillon éphémère de l’engagement partisan-, à l’appel du pays profond, de ceux de Gouré, mobilisé par Kiari Liman Amadou et Boubacar Alio (surnommé « monde rural », depuis la Conférence nationale souveraine). Tu t’es présenté et tu as été élu à deux reprises comme député à Gouré. II n’y avait pas encore de directeur de campagne, Mamadou Makama et moi-même t’avons accompagné, pour la première tournée, ne connaissant ni l’un ni l’autre rien ou presque de la mobilisation politique. Nous avons néanmoins dû te rappeler que Gouré n’était pas la rive gauche, ni tes amis politiques, les grands électeurs et sympathisants rassemblés, des intellectuels à convaincre ou des cinéphiles à séduire. Tu as été Ministre de la Jeunesse, de la culture, des postes et télécommunications et dans cette fonction, tu as institué de la fête de la Concorde (le 24 Avril).

Si le nigérien complet pouvait exister, tu auras été celui qui s’en approcherait le plus. Tu parles couramment et éloquemment le Kanuri, le Haussa et le Zarma, et bien sûr le français comme on en entend plus chez nous. Tu aimais le molo et le sheraw et sublimais l’algaita, servi par un virtuose de cette flute, Chetima Ganga, que tu as révélé au Monde entier, en le faisant jouer à Paris et à Sydney, à New York et à Munich. Tu chérissais Mariéma Kallou chantant Mai Moussa Tchouloum et les cantatrices Zarma. Tu gouttais le kopto, le labduru, en plus du waina. Un de tes enfants, El Moctar, porte un prénom touareg.

Tu avais des défauts, comme nous tous, qui t’ont peut-être joué des tours en politique. Tu ne savais pas frapper au-dessous de la ceinture, ni tirer dans le dos, et en réalité la haine t’est totalement étrangère dans la compétition ni même face à l’animosité virulente de certains. Tu aimais les gens, et ne les réduisais jamais à une identité grégaire.

Tu avais aussi un atout. Ton épouse, Hadjia Aiché, dont tu aimais dire qu’elle avait mauvais caractère, alors que nous savons tous, toi compris, qu’en réalité, c’est juste une femme qui a du caractère. Elle a la témérité des Toubous, la clairvoyance instinctive de nos sœurs Dagra, redoutable dans l’adversité mais fiable dans tout le reste, Aiché comme tu l’appelles est pour toi, pour les enfants, pour les amis du couple, une sorte de force tranquille qui ne vacille jamais. Lorsqu’un de vos enfants, adulte comme les autres, me réconforte en disant « Tonton, papa est parti, mais nous ne sommes pas orphelins », je ne puis m’empêcher de l’interrompre en disant « Non, pas avec la mère que vous avez ».

RIP mon frère, Aiché est en de bonnes mains, car Fana, Dan Mamma, Bintou, El Moctar et Hadiza ont grandi, sans nous le dire, pour nous laisser penser que nous sommes irremplaçables, ce qui sera toujours vrai dans leur cœur, mais non dans la vie ici-bas, puisqu’ils ont déjà pris en charge la leur, un peu de la nôtre et même de la marche du monde. II assurent la relève avec dignité et efficacité, fiers de l’héritage immense que tu laisses.

Qu’Allah te gratifie de la meilleure des places du Paradis.

Kiari Liman-Tinguiri

        Ottawa, le 7 Janvier 2021

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