Pourquoi c’est Bazoum qui est le plus attaqué des candidats à la présidentielle ? Et pourquoi, à la fin du processus électoral, ce sera Sai Bazoum ? Autrement dit, pourquoi Bazoum sortira-t-il vainqueur du scrutin, élu président de la République du Niger ? Sous sa direction, le parti au pouvoir a remporté les élections régionales et les législatives. Bazoum est arrivé en tête du premier tour des présidentielles. Le rouleau compresseur poursuit son chemin.

Bazoum est le plus attaqué des candidats parce que, dirigeant du parti au pouvoir, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme, PNDS-Tarraya. C’est un des partis les plus anciens, si l’on met de côté ceux de la mouvance Sawaba et du Rassemblement démocratique africain (RDA), nés avant les indépendances africaines. Il est aussi le plus ancré dans le territoire nigérien, donc ayant une assise nationale par la qualité du leadership de ses fondateurs. Sa position de parti au pouvoir, depuis 2011, lui aura permis de se renforcer, de façon constante. Une prime au sortant est généralement décernée aux tenants du pouvoir, en cas d’élection. Vu sous cet angle, Bazoum partait favori. Mais le PNDS s’est aussi nourri des faiblesses et des erreurs des partis d’opposition. Pour l’essentiel, ceux-ci se seront comportés comme s’ils allaient boycotter les élections, qu’elles soient régionales ou présidentielles et législatives. Ils auront été absents des préparatifs aux scrutins. Pendant ce temps, le parti au pouvoir sensibilisait ses militants à l’importance des élections à venir, les incitant à s’inscrire sur les listes électorales puis à retirer leurs cartes d’électeurs. Pendant que l’opposition, à grand renfort de déclarations et de tentatives de manifestations sur la place publique, contestait la composition de la CENI, le fonctionnement du Comité national de dialogue politique (CNDP) et bien d’autres initiatives de dialogue, les militants du PNDS se mettaient en ordre de bataille… Comme dans la plupart des pays africains, l’opposition nigérienne pèche par sa division : des querelles de personnes ou de figures, la persistance de vieilles rancœurs, le désir de revanche des uns sur les autres, la peur des « trahisons », la difficulté à accepter un leadership ou une direction consensuelle… Le catalogue est long et gros. Et pourtant, sur la base des scrutins passés, « chacun sait qui est qui ». À quelques semaines des élections, quand les opposants se convainquirent de la nécessité de participer au scrutin, ils s’aperçurent que Bazoum était déjà loin, dans la course. Ils savourèrent, néanmoins, une victoire d’étape, comme dans le cyclisme : l’organisation des régionales, le 13 décembre, soit deux semaines avant les présidentielles et les législatives. Ils allaient, planifiaient-ils, battre le PNDS « à l’échelle locale », avant de le terrasser, au niveau national, plus tard, lors des élections générales. Mal leur en prit : sur 4 246 sièges mis en jeu, le parti au pouvoir confirme son emprise sur l’électorat, en s’en adjugeant 1 799, soit 42,3 % ! Loin, derrière, arrivent : le MNSD-Nassara avec 358 sièges, le MPR-Jamhuriya avec 356 sièges puis le MODEN Fa Lumana, avec 268 sièges. Les scores des trois partis équivalent à la moitié de celui du PNDS-Tarraya. Il est à noter qu’aucun recours n’a été déposé contre ces résultats. Une reconnaissance implicite de leur défaite. Selon cette logique de suprématie, le parti au pouvoir s’avançait, triomphant, vers les élections générales.

Victoire du PNDS aux régionales et aux législatives

Au vu des résultats des régionales, le sang de certains opposants à la candidature de Bazoum ne fit qu’un tour : « Pour l’empêcher de remporter les élections présidentielles, empêchons-le de se présenter ! ». À moins de deux semaines de cette échéance, ils réchauffèrent, dans un déluge d’artillerie lourde juridique, la question de sa « nationalité d’origine », symbolisée par un certificat de nationalité qu’ils proclament douteux. La ficelle paraissait trop grosse, pour la Cour constitutionnelle. Attaquer quelqu’un, pour ce qu’il est supposé être, est plus facile que de l’attaquer sur ce qu’il fait. « Bazoum n’est pas nigérien ! » « Bazoum n’est pas un Nigérien d’origine ! » D’autres mots sont utilisés, pour le disqualifier ou le qualifier. « Bazoum est arabe ! » Comme si le Niger, dans sa diversité, ne compte pas d’Arabes dans sa population… Sur les réseaux sociaux, d’autres « mots », que la bienséance n’autorise pas à transcrire, décrivent Bazoum Mohamed. Profitant d’un anonymat qu’ils croient réel, ces auteurs de l’obscur s’en donnent à cœur joie. Là, nous quittons, bel et bien, le registre de l’article 47 de la Constitution, sur l’éligibilité… On vise bien un groupe et un individu. Le brassage ethnique est nié. Le Président Issoufou Mahamadou ne s’y est pas trompé qui plaide pour « la détribalisation » de la politique au Niger.

Cette guerre des tranchées, juridiques et identitaires, rappellent d’autres exemples. Les leaders nigériens, qui utilisent ces deux argumentaires comme munitions, n’ont rien inventé. Ce brevet n’est point à leur nom. Au Kenya, dans les années 2000, ses adversaires avaient mis en garde ce pays contre l’élection, comme président de la République, de M. Raila Odinga, « membre d’une ethnie, les Luwo, dont les hommes ne sont pas circoncis ! » Plus près de nous, le Président Henri Konan Bédié avait dit que « Alassane Ouattara est un Voltaïque », donc un Burkinabè, indigne d’être chef d’État de Côte-d’Ivoire. Si, au Kenya, cet appel resta dans le domaine du rire et du sourire des votants, en Côte-d’Ivoire, on connait la suite.

Beaucoup, parmi ceux ayant déposé des requêtes visant l’invalidation de la candidature de Bazoum, ont eu l’honneur de servir la patrie nigérienne, à de hautes fonctions : ministre, Premier ministre et même chef d’État. Quand on a assumé ces charges nobles, on devrait s’empêcher de se mêler de certains débats, à contre-courant de la construction de l’unité nationale et de l’édification de l’État-nation, programme et idéal des pays africains. Au contraire, c’était, justement, à ces grands serviteurs de l’État d’enseigner cet idéal, d’abord à leurs militants, puis aux masses populaires.

Heureusement, les électeurs ne semblent pas avoir été convaincus de ce débat, qui ne va pas dans le sens de l’histoire : à l’issue du premier tour, Bazoum Mohamed a recueilli 1 879 543 voix sur 4 778 573 suffrages exprimés valables, soit 39,33 %. Son suivant direct, Mahamane Ousmane, autrefois « soupçonné d’être un Tchadien », récolte, lui, 811 838, soit 16,99 % des voix. Si on considère les législatives, le PNDS-Tarraya a encore ratissé large, avec 48,19 % des voix, soit 80 députés sur les 166 que compte l’Assemblée nationale. La politique est, quelque part, la science des chiffres. Tout comme la philosophie est aussi rigoureuse que les mathématiques, dans son approche. La probabilité est forte qu’au soir du 21 février 2020, à l’issue du second tour de la présidentielle, le vainqueur s’appelle Bazoum Mohamed. Donc, Sai Bazoum, c’est Bazoum !

André Marie POUYA

Niger Inter Hebdo N°002

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