L’attaque terroriste de Boko Haram contre Toumour, une commune située dans la région de Diffa, dans le sud-est du Niger, la nuit du 12 au décembre 2020, à quelques heures des élections régionales et municipales, résonne comme une constellation de messages implicites.

Les 29 cadavres ainsi que les milliers de maisons, des abris de fortune de réfugiés ainsi que de déplacés internes et le marché central incendiés sont le prix payé par la démocratie nigérienne pour continuer de s’affirmer.

Après l’euphorie des « Conférences nationales souveraines » et à la suite de la mise sur pied, souvent laborieuse, des Commissions électorales nationales, dans différents pays, les Africains se rendent comptent que les périodes électorales sont des moments qui peuvent engendrer des restrictions, des atteintes voire des violations graves des droits et libertés.

Les attaques terroristes en sont les éloquentes illustrations. Elles constituent des violences gratuites et des viols de droits humains. Elles créent de la frustration dans l’esprit des populations visées et victimes, en les privant du droit de vivre les élections et celui de voter.

Des personnes sont tuées, afin qu’elles ne prennent point part au vote. Leurs familles respectives, sous le choc et endeuillées, se voueront à des obsèques, et auront peur, à l’avenir, de se rendre aux urnes, quelles que soient, par ailleurs, les « garanties sécuritaires » qui leur seront promises.

Insuffler peur et frayeur

Ces élections régionales et municipales se voulaient un test, grandeur nature, d’autres scrutins à venir. Dans la commune attaquée, les élections législatives et présidentielles, qui s’annoncent, dans deux semaines, risquent de se présenter comme des moments de peur et de frayeur. Envisagera-t-on, même en esprit, d’aller y accomplir son devoir de citoyen ? On isole, ainsi, avec un symbole fatal, des populations entières. Les terroristes réduisent, par la même occasion, le nombre d’électeurs prenant part au vote, rétrécissant, par la même occasion, la légitimité des futurs élus, qui pourraient être taxés de « mal élus ».

 La fabrique de citoyens de seconde zone fonctionne à plein régime. L’une des premières définitions d’un citoyen est « quelqu’un qui élit ses dirigeants », ceci dans un système démocratique. Une forme d’injustice est créée, dans la tête de certaines personnes, qui s’en prendront à leur État, coupable d’avoir failli à les protéger.

 Dans le cas présent, deux États essuieront cette accusation : la République fédérale du Nigéria, d’où les assaillants sont supposés être venus accomplir leur forfait et le Niger, dont les habitants ont été massacrés. La secte nigériane réaffirme son caractère transfrontalier, transnational et son envergure régionale. Son chef est un Nigérien, tandis que la majorité de ses troupes proviennent du Nigéria.

De ce point de vue, nous pouvons dire que l’une des entreprises conscientes du terrorisme est de soulever les citoyens contre leur État, contre leur pays, par la création brutale et violente de mécontentement.  C’est de la déstabilisation. Chaque attaque terroriste opère une césure territoriale : il y a la partie frappée et le reste. Sur quels critères ce choix macabre se fait-il ? Souvent, mystère. Une partie de tentatives d’explications se résument, en réalité, à des hypothèses objectivées.

L’attaque de Toumour, région de Diffa, prouve aussi que les terroristes tentent de perturber n’importe quel événement de portée nationale, en l’occurrence le rythme de la vie constitutionnelle, que sont les élections. Ils exigent leur prise en compte dans l’organisation de toute manifestation d’envergure. Dans le cas présent, il s’agit d’un défi lancé à l’ensemble des institutions en charge de la gestion des élections, à commencer par la Commission électorale nationale indépendante (CENI).

 Pendant que ladite CENI bâtit, de l’autre la terreur détruit. Le terrorisme est une épée de Damoclès au-dessus de la tête des pays et dans la tête des citoyens. Soixante-dix terroristes armés prennent des citoyens d’une commune, donc la démocratie, en otages, en empêchant leur participation au vote, sous les coups de fusils et d’armes blanches. Des massacres pour l’exemple : avec une « barbarie inouïe », le village aurait été détruit à « 60 % ».

 « Certaines victimes ont été tuées ou blessées par balle, d’autres calcinées à l’intérieur des cases totalement consumées par les flammes d’un énorme incendie provoqué par les assaillants » (RFI). On enregistre, également, une centaine de blessés ainsi que des disparus. Diffa a été attaquée quatre fois, déjà, en mai dernier.

 Situé à 75 kilomètres à l’Est de Diffa, Toumour avait subi sa dernière attaque d’envergure le 22 novembre 2018. Des travailleurs de la compagnie française FORACO, spécialisée dans des projets miniers et hydrauliques, avaient été visés, avec un bilan de 7 morts et 5 blessés.

Le Burkina Faso a connu, également, des soustractions de populations du vote, de plus grande ampleur, le 22 novembre 2020. Toumour, par conséquent, n’est pas un cas isolé, dans la sous-région. Une réflexion d’ensemble pourrait s’enclencher.

 En guise d’esquisse de contre-attaque à ce genre de tragédies, peut-être les États du G5 Sahel et du Bassin du lac Tchad gagneraient-ils à créer, à l’avenir, des « brigades spéciales conjointes de sécurisation des élections », qui évolueraient, sur le terrain, selon le calendrier électoral des différents États membres. Elles seraient composées d’éléments militaires d’intervention rapide. Essayons voir !

Dr André Marie Bernard Pouya

Niger Inter

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