Le samedi 30 novembre dernier, notre pays vient de célébrer la 6ème journée nationale de la liberté de la presse. Journaliste indépendant et écrivain, Souley Magé Réjeto a acquis une grande expérience dans la pratique journalistique en langues nationales notamment le hausa. Dans l’entretien qui suit, il exprime son opinion sur la journée nationale de la liberté de la presse et les difficultés d’exercice du journalisme en langues locales.

Niger Inter : Notre pays vient de célébrer la journée nationale de la liberté de presse le 30 novembre dernier. Quelle est votre opinion sur cette journée depuis 6 ans.

Souley Magé Réjeto : Merci, pour cette occasion que votre titre m’offre pour dire quelques mots sur cette journée combien importante pour les medias et journalistes nigériens. Pour moi, la célébration de cette journée nationale de la liberté de la presse est très importante, car c’est une opportunité pour l’ensemble de notre corporation de faire le bilan de la situation à savoir les conditions de vie et de travail des hommes des médias et aussi de faire leur propre mea-culpa sur l’exercice de ce métier combien noble. Comme vous venez de le dire, c’est la 6e édition, mais concrètement qu’est-ce qui a changé dans la vie des journalistes nigériens ? Je voudrais dire leurs conditions de vie. Je peux le dire sans me tromper que pratiquement rien, absolument rien. Quand nous prenons notre presse écrite, ou nos medias audiovisuels, c’est toujours les mêmes erreurs que nous continuons d’observer ou de constater dans la pratique du métier.

Nous pouvons aussi dire que, bien que le cadre normatif et institutionnel relatif à l’indépendance et la protection de la liberté et la pluralité des médias soit de plus en plus renforcé au Niger, cette liberté d’expression, d’opinion ou d’analyse  n’est pas totalement respectée. C’est toujours les mêmes pratiques, exercés pendant des régimes non démocratiques que nous vivons.

Les dirigeants méconnaissent ou  abusent,  pour interpeller ou même condamner des journalistes sur la base du code pénal. Ce qui est contraire à ce qui est dit dans l’article 67 de l’ordonnance n°2010-35 du 04 juin 2010, qui stipule que, « en matière de délit de presse, la détention préventive est interdite. Le juge ne peut décerner ni un mandat de dépôt ni un mandat d’arrêt ».

Cela veut dire tout simplement que le journaliste n’a pas de place à la police judiciaire ou en prison, pour avoir juste commis un délit par  voie de presse.

Certes, il y’à quelques avancées, mais on ne peut pas parler de la liberté de presse tant qu’on abuse du pouvoir pour taire ou faire d’un journaliste nigérien un sans terre. Je pense à mon confrère Baba Alpha.

Niger Inter : Vous êtes journaliste en langues nationales. Quels sont les difficultés  des journalistes qui travaillent en langues locales au Niger ?

 

Souley Magé Réjeto : Il faut dire que c’est nous, les portent flambeaux de ce métier, car nous sommes les plus connus, les plus écoutés et compris au Niger, que ceux-là, qui sont complexés par la langue du colon.

Les difficultés, la discrimination, nous les rencontrons toujours. Dans les Rédactions, sur le terrain et même dans la programmation des émissions. Nous sommes transformés à un service de traduction. Un grand travail et qui n’est pas à la portée de n’importe qui.

Vous savez au Niger, nous portons un germe de la colonisation, qui guide certaines personnes à penser qu’être intelligent, c’est parler et écrire bien la langue du colon.  Alors, s’ils pensent que c’est exact, il faut aussi qu’ils reconnaissent, que celui qui parle et écrit bien la langue locale est le plus intelligent.

Car à la Rédaction il fait le travail des autres, qui ne peuvent même pas lui écrire un briefing en langue locale d’une information qu’ils lui ont rapporté.

Nous devrons être doublement payés, car nous travaillons dans les deux langues.

Niger Inter : Un des problèmes de ces journalistes c’est aussi la non maitrise de la langue. Selon vous comment renforcer les capacités des communicateurs en langues pour utiliser des mots justes ?

Souley Magé Réjeto : Très bonne question. La non maitrise de nos langues dans les medias, surtout audiovisuels est évidente. J’ai coordonné un projet quand  j’étais rédacteur en chef de la Radio Alternative Niamey, et c’est à travers ce projet de formation des journalistes et animateurs des radios communautaires que j’ai compris, malgré la pluralité des medias au Niger, la production de contenu médiatique manque de qualité. Le professionnalisme de ces derniers constitue un sujet de préoccupation majeure. Et ce problème est encore plus prononcé chez les journalistes et animateurs en langues nationales.

La plupart  d’entre eux n’ont pas fréquenté les écoles de journalisme, certains d’entre eux sont d’un niveau académique très modeste.  Ils ont  très peu de possibilité d’améliorer la qualité de leur travail,  étant entendu que la plupart des outils et offres de formations sont en français.  Et la pratique a révélé que même ceux qui justifient d’un bon niveau académique  présentent des insuffisances majeures en particulier en matière de traduction et d’utilisation des concepts pouvant conduire à dénaturer l’information.

Ils sont beaucoup,  ces journalistes qui dénaturent l’information en utilisant certains mots ou qui ne respectent pas la  grammaire et font trop de redondance en haoussa quant on les écoutes dans leurs émissions.

Exemple : lorsque  j’entends  dans un journal parlé,  un journaliste en Haousa, dire que : « Shugaban kasa da tawagarsa sun yada zango a Dosso ».  Je vous assure que cette information est dénaturée.  Car si nous traduisons cette phrase du haoussa vers le français, nous apprenons qu’il veut dire que « le président et sa délégation composée des femmes et des enfants victimes de guerre ou de famine sont arrivés à Dosso ».  Juste pour avoir utilisé le mot « Tawaga » à la place de ‘’Ayari’’ le mot le plus approprié. ‘’Ayari’’ qui veut dire « délégation, tout simplement ». C’est juste un exemple, et je peux donner plusieurs.

L’écriture en haoussa est très complexe, car un seul pronom possessif qui n’est pas bien placé dans une phrase peut changer le sens de cette phrase.

Regarder ces trois phrases en haoussa :

Abarshi da matarsa a bakin daji

Abarshi da matar sa a bakin daji

A bar shi da matarsa a bakin daji

 Elles se lisent et prononcent de la même façon, mais leurs sens diffèrent. Juste pour avoir détaché le pronom possessif du non ou séparer le verbe du sujet.

C’est pourquoi, il m’est paru de très haute importance d’écrire un livre destiné au renforcement des capacités professionnelles des journalistes en langue nationale, notamment le Hausa.

Ce livre que j’ai écris sous forme de manuel ou Guide se veut un outil d’amélioration des compétences techniques des journalistes et animateurs d’où son titre : « JAGORAN AIKIN JARIDA », qui veut dire en substance « Guide de journalisme. »  Il traite de différents genres journalistiques, éclaire sur la compréhension des concepts clés et leurs origines, permet d’apprendre les techniques d’écriture pour la radio et la télévision en haoussa, et bien d’autres recettes nécessaires pour un journaliste professionnel, surtout la technique de la traduction.

Mais très malheureusement, les moyens pour l’éditer me manquent.  Il est là dans mon tiroir, depuis presque trois ans. Et tout mon grand souhait, c’est de partager mon petit savoir avec mes confrères et laisser quelque chose pour la postérité avant de quitter ce monde. (Un petit silence). Ce n’est pas de la publicité, mais juste ma modeste contribution.

Niger Inter : La communication pour le développement suppose la traduction des politiques au niveau de la compréhension des populations donc l’usage de nos langues nationales. Quelle est votre opinion sur la situation de notre pays dans ce domaine ?

Souley Magé Réjeto : Il suffit juste de jeter un regard sur les autres pays du monde, dits les plus développés ou en Afrique  les pays les plus avancés. Vous comprendrez bien que ceux qui utilisent et se servent de leur langue comme la langue de travail et d’éducation sont les mieux développés.  Aujourd’hui c’est prés de 120 ans que nous utilisons la langue étrangère comme notre langue officielle et d’enseignement, mais demander à ceux qui soutiennent cela, pourquoi nous ne sommes pas comme les Occidentaux ?

 

Niger Inter : Avez-vous des conseils pratiques pour les jeunes journalistes qui aimeraient exercer dans les langues nationales ?

 

Souley Magé Réjeto : Je leur dis qu’être journaliste dans sa langue c’est se déchaîné, c’est aussi être digne.  Lorsque tu communiques dans ta langue, en dehors de la fierté, toute ta famille te comprend, mais quand c’est dans une autre langue, pour moi, tu ne fais qu’appendre à ceux qui sont déjà informés.

En fin je demande à tous mes collègues journalistes en langues d’écrire pour les futures générations. Sinon, nous allons passer sans laisser des traces. Et toute langue qui n’est pas écrite est une langue morte. Merci.

Propos recueillis par Elh. M. Souleymane

 

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