« Les ressources naturelles, dont le sous-sol du Niger regorge en abondance, doivent profiter aux Nigériens ! » Tel est, en substance, l’engagement régulièrement réaffirmé par le Chef de l’État, le Général d’Armée, Abdourahamane Tiani, à l’occasion de ses différentes interventions sur les ondes de la Radio et Télévision Nationale (RTN).
L’une des traductions concrètes de cet engagement réside notamment dans l’encadrement du prix du ciment, fixé à 60 000 F CFA et 87 500 F CFA la tonne à Niamey, par exemple, respectivement pour les références 32,5R et 42,5N (Arrêté N°0055/MC/I/SG/DGC/DL du 13 juillet 2026). Une mesure qui répond à une préoccupation majeure : rendre accessible aux ménages et aux acteurs économiques un matériau devenu indispensable au développement des infrastructures et à l’urbanisation rapide du pays. A titre de comparaison, le prix du ciment au Burkina Faso s’établit autour de 100 000 F CFA et 115800 F CFA la tonne, respectivement pour les références 32,5R et 42,5N.
Mais la « crise » actuelle du ciment dépasse largement la question du prix. Elle met en lumière les fragilités structurelles de notre modèle économique et nous oblige à poser une question fondamentale : comment faire en sorte que le Niger soit capable de produire lui-même les biens essentiels à son développement ?
De l’incarnation du « contenu local »
Le Niger dispose d’atouts considérables pour développer une véritable industrie cimentière. La région de Tahoua, notamment, recèle d’importantes matières premières nécessaires à la fabrication du ciment, parmi lesquelles le calcaire et le gypse. Ces ressources constituent une opportunité exceptionnelle pour développer une filière intégrée, capable non seulement de satisfaire la demande nationale, mais également, à terme, de conquérir des marchés régionaux, voire continentaux.
Les réserves disponibles militent donc en faveur de la multiplication des initiatives de création et d’exploitation d’unités industrielles de production de ciment. C’est précisément tout le sens du contenu local : transformer nos ressources naturelles en valeur ajoutée sur notre territoire, créer des emplois pour nos jeunes, développer des compétences nationales et permettre à nos entreprises de prendre progressivement une place plus importante dans les chaînes de valeur.
Diverses mesures ont d’ailleurs été adoptées récemment par le gouvernement pour promouvoir ce contenu local. Mais, en dépit de cette mobilisation, le concept demeure encore abstrait pour une partie de nos opérateurs économiques.
Cette situation s’explique notamment par un modèle économique profondément ancré dans notre société depuis plusieurs décennies : celui du commerce d’importation. Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur les commerçants, dont l’activité a largement contribué à l’approvisionnement du pays. Mais force est de constater que le Niger demeure structurellement dépendant de l’extérieur pour satisfaire une partie importante de ses besoins, comme en témoigne le déficit chronique de sa balance commerciale.
Pourtant, ce n’est pas nécessairement l’envie d’investir et de produire localement qui a fait défaut à nos opérateurs économiques. Leur volonté s’est souvent heurtée à un obstacle majeur : la compétitivité structurelle du pays. Infrastructures insuffisantes, coût de l’énergie, difficultés logistiques, accès au financement, déficit de compétences spécialisées et, par le passé, instabilité politique ont constitué autant de freins à la création d’unités industrielles.
La situation semble toutefois évoluer favorablement. Le développement du secteur secondaire en témoigne : sa part dans le PIB serait passée de 17,8 % en 2022 à environ 19,2 % en 2025. Cette dynamique traduit notamment une confiance accrue des investisseurs, nationaux comme étrangers, ainsi que les effets des politiques publiques destinées à améliorer le climat des affaires, développer les infrastructures et renforcer le capital humain. Ces avancées, même si elles doivent être saluées, restent insuffisantes.
Produire davantage pour retrouver notre souveraineté
L’État ne peut, en effet, se satisfaire d’une situation qui maintiendrait durablement le Niger dans une dépendance vis-à-vis de l’étranger pour des produits aussi stratégiques que le ciment.
Il faut donc accélérer le développement de notre capacité productive. Cela passe par un environnement encore plus favorable à l’investissement, par une meilleure sécurisation du foncier industriel, un accès plus compétitif à l’énergie, des infrastructures de transport adaptées et des mécanismes de financement permettant aux entrepreneurs nigériens de prendre des risques industriels.
L’exemple de la cimenterie de Badaguichiri est à cet égard particulièrement instructif, avec une capacité annoncée de l’ordre d’un million de tonnes par an. Mais cette production, même si elle vient compléter celle de Malbaza estimée à 650 000 tonnes par an, demeure encore insuffisante au regard des besoins nationaux, estimés à près de deux millions de tonnes par an. Le véritable enjeu est donc de passer d’une logique de gestion de la pénurie à une logique d’anticipation de la demande.
L’État doit naturellement poursuivre ses efforts pour encadrer les prix et protéger les consommateurs. Mais l’encadrement des prix ne saurait constituer, à lui seul, une politique industrielle. Il doit être accompagné d’une augmentation substantielle de l’offre et d’une concurrence saine entre producteurs.
Dans le même temps, les opérateurs économiques doivent comprendre que le patriotisme économique ne peut être un simple slogan. Lorsque les conditions sont réunies, investir dans la production locale, créer des emplois et transformer nos matières premières constitue aussi une contribution directe à la souveraineté nationale.
Repenser notre manière de construire
Mais la crise du ciment révèle une seconde réalité, peut-être moins souvent évoquée : nous devons également repenser notre manière de construire.
Pendant longtemps, le ciment a été progressivement érigé en symbole de modernité. À l’inverse, la terre, l’argile, la banco ou certains matériaux traditionnels ont souvent été considérés comme synonymes de pauvreté ou de retard. Cette perception mérite pourtant d’être profondément remise en question.
Notre architecture devrait d’abord être pensée en fonction de notre climat, de nos ressources et de nos réalités sociales. Le Niger connaît des températures pouvant atteindre ou dépasser 45 °C. Dans ces conditions, généraliser des modèles de construction fortement dépendants du ciment, du métal, du béton et de matériaux qui emmagasinent la chaleur n’est pas nécessairement la meilleure réponse aux défis de notre époque.
Il ne s’agit évidemment pas de renoncer au ciment ni de nier ses qualités en matière de solidité, de durabilité ou de résistance. Il s’agit plutôt de sortir d’une logique où un seul matériau serait considéré comme la réponse à tous les besoins.
Un regard sur notre patrimoine architectural suffit à rappeler que nos ancêtres avaient développé, avec les matériaux disponibles localement, des solutions remarquablement adaptées aux contraintes climatiques du Sahel. L’argile, le banco, la terre stabilisée ou d’autres matériaux locaux peuvent, lorsqu’ils sont correctement utilisés et associés aux techniques modernes, contribuer à construire des bâtiments plus frais, plus économes en énergie et davantage adaptés à notre environnement.
Cette réflexion rejoint d’ailleurs les travaux d’une nouvelle génération d’architectes africains qui militent pour un renouvellement des pratiques architecturales sur le continent. Notre compatriote Mariam Kamara s’inscrit pleinement dans cette dynamique, en défendant une architecture enracinée dans les réalités africaines tout en étant résolument contemporaine.
La Refondation comme opportunité
La crise du ciment doit donc être considérée non seulement comme une difficulté à surmonter, mais comme une occasion de transformation.
La réussite de la Refondation passera, de mon point de vue, par notre capacité à produire davantage localement, à valoriser nos ressources naturelles, à faire émerger une véritable industrie nationale et à modifier progressivement nos habitudes de consommation et de construction.
Il faut produire le ciment dont nous avons besoin, mais il faut également nous demander si nous avons toujours besoin d’autant de ciment.
L’objectif devrait être double : accroître notre capacité industrielle tout en réduisant notre dépendance excessive à un matériau dont la production, le transport et l’utilisation ont un coût économique et environnemental important.
C’est ainsi que nous pourrons répondre simultanément aux impératifs du développement rapide de nos villes, à la nécessité de créer des emplois pour notre jeunesse et à l’obligation d’optimiser les ressources limitées de l’État.
En définitive, sortir durablement de la crise du ciment ne consiste donc pas simplement à faire baisser son prix. Il s’agit de construire une véritable souveraineté productive.
Produire davantage. Transformer localement. Former nos compétences. Encourager l’investissement. Faire évoluer nos normes de construction. Valoriser nos matériaux locaux.
C’est à ce prix que la richesse de notre sous-sol pourra véritablement devenir une richesse pour les Nigériens et que la souveraineté économique cessera d’être un objectif pour devenir une réalité.
Adamou Louché Ibrahim
Economiste indépendant et Consultant
Auteur de l’ouvrage : « Le Niger : à quand le déclic ? Essai sur les conditions d’émergence d’un pays à fort potentiel » aux Editions Baudelaire.


