Dix jours après la mutinerie des 28 et 29 août 2026 à Niamey qui a visé la présidence de la République, l’aéroport et plusieurs sites stratégiques de la capitale, la traque des auteurs présumés se poursuit. Plusieurs de ces soldats en « rupture avec le règlement militaire », dont une grande partie serait issue des forces spéciales, sont aux arrêts, selon des sources sécuritaires. Une commission d’enquête serait mise en place pour investiguer sur cette affaire. Jusque-là, la logique d’une enquête militaire sur un événement militaire ne prête guère à discussion.
Mais très vite, le filet s’est élargi bien au-delà des rangs de l’armée. Le 1er septembre, l’ancien ministre de la Défense nationale, Kalla Moutari, déjà détenu de 2023 à avril 2025 après le coup d’État initial, puis libéré au nom de la réconciliation nationale, a été interpellé à Dakoro, dans la région de Maradi, sans qu’aucune charge ni aucun cadre légal ne soit rendu public.
Dans la même vague, l’ex-député Kalla Ankourao, ancien ministre de la Santé, de l’Équipement puis des Affaires étrangères, et secrétaire général du PNDS-Tarayya, a lui aussi été interpellé, sans qu’aucune autorité n’en précise davantage les motifs. La veille, le journaliste Moussa Kaka, directeur général du groupe Saraounia et ancien correspondant de RFI, a quitté ses bureaux à Niamey pour ne jamais rentrer chez lui. Il reste, à ce jour, porté disparu, dans un silence total des autorités.
Une même figure, deux dossiers
Ce sont là deux dossiers distincts, mais qui procèdent d’une même tentation : celle de faire de toute figure civile connue pour sa distance, passée ou présente, avec le pouvoir, une pièce potentielle du puzzle sécuritaire. Les deux personnalités ci-haut citées n’ont plus de fonction officielle depuis 2023. Moussa Kaka exerce un métier, le journalisme, qui lui a déjà valu, en octobre 2025, une garde à vue pour un message professionnel jugé « susceptible de troubler l’ordre public ».
C’est précisément ce glissement qu’il faut interroger. Une mutinerie militaire appelle une réponse militaire et judiciaire, ciblée sur ceux qui l’ont armée et exécutée. Elle n’autorise pas, par simple voisinage symbolique ou par réflexe de suspicion généralisée, à traiter comme suspects tous ceux, anciens responsables politiques, journalistes, société civile, dont la seule caractéristique commune est de ne pas être des inconditionnels du régime en place. Que deux figures civiles issues du même appareil politique d’avant 2023, Kalla Moutari et Kalla Ankourao, se retrouvent interpellées dans la même séquence, sans lien établi avec la mutinerie elle-même, tend à confirmer que c’est bien une appartenance passée, plus qu’un fait précis, qui semble guider ces arrestations.
Le danger de la vision du tunnel
On retrouve ici, sous une autre forme, le même écueil que celui pointé il y a bientôt trois ans à propos du CNSP et des partis politiques : une vision réductrice des choses qui ramène un problème complexe concernant des hommes en treillis, à une explication unique et commode, la complicité civile. C’est une vision du tunnel dans laquelle certains tentent, une nouvelle fois, d’enfermer le pouvoir, au risque de le desservir.
Car le procédé n’est pas sans coût. Deux anciens ministres détenus sans charges connues, un journaliste disparu sans explication : ce sont-là des signaux qui n’informent en rien sur les véritables auteurs de la mutinerie, mais qui informent beaucoup sur le rapport du pouvoir à la contradiction. Ils alimentent une inquiétude qui dépasse largement le cercle nigérien au moment même où le régime a le plus besoin de crédibilité, tant intérieure qu’extérieure, pour démontrer qu’il maîtrise la situation.
Distinguer l’enquête militaire de la chasse aux voix critiques
Il est admis que la découverte d’une certaine fracture au sein d’un groupe de militaires, jusqu’à menacer le sommet de l’État, appelle des réponses fermes. Nul ne conteste la nécessité d’identifier et de juger les responsables d’une tentative de déstabilisation des institutions par les armes. Mais cette nécessité ne se confond pas avec celle de réduire au silence, par la détention sans charge ou par des disparitions inexpliquées, les voix qui documentent, informent ou ont simplement occupé, un jour, une fonction politique.
C’est ainsi que survient la grande interrogation : comment concilier la fermeté légitime face à une mutinerie armée avec le respect des garanties les plus élémentaires (notification des charges, accès à un avocat, information des familles) dues à tout citoyen, fut-il un ancien ministre ou un patron de presse ? Ce sont ces garanties, plus que la loyauté proclamée envers tel ou tel homme fort, qui distinguent un État de droit d’un régime qui se replie sur son instinct de survie. Notre pays a déjà payé le prix fort de ce réflexe par le passé. Il gagnerait, cette fois, à ne pas répéter la même vision du tunnel.
Oumou Gado


