Interview : « Le Niger : À quand le déclic ? »

Adamou Louché Ibrahim est un économiste indépendant originaire du Niger. spécialiste des questions économiques, de développement durable et de gouvernance publique, il est chroniqueur économique à Niger Inter. Son livre « Le Niger : A quand le déclic » est une contribution scientifique de haut niveau qui analyse la situation du Niger et indique des pistes de solutions. Après le vernissage de cet ouvrage, il a bien voulu répondre aux questions de Niger Inter à travers l’entretien qui suit..

‎Niger Inter : Vous êtes auteur de l’ouvrage Le Niger : À quand le déclic ? dont le vernissage a eu lieu le vendredi 24 juillet 2026. Pouvez-vous nous dire en substance votre motivation pour la rédaction de ce livre ?

‎Adamou Louché Ibrahim : Ce livre est né d’une conviction profonde : le Niger n’est pas condamné au sous-développement. Notre pays dispose d’atouts considérables : des ressources naturelles importantes, une population jeune, une position géostratégique privilégiée et un potentiel agricole, énergétique et minier encore largement sous-exploité.

‎Pourtant, malgré ces richesses, les résultats économiques et sociaux restent en deçà des attentes. J’ai donc voulu dépasser les analyses superficielles pour m’intéresser aux causes structurelles de cette situation. Mon ambition n’était pas de dresser un réquisitoire contre les dirigeants successifs, mais d’ouvrir un débat sur les conditions d’une véritable émergence.

‎Le titre À quand le déclic ? traduit cette interrogation collective : à quel moment allons-nous transformer notre potentiel en prospérité durable ? Ce déclic, selon moi, ne relève pas du miracle. Il résulte de décisions courageuses, d’institutions solides, d’une gouvernance efficace et d’une vision de long terme.


‎Niger Inter : À bien vous comprendre, le retard de notre pays est inhérent à la mal gouvernance. Comment expliquez-vous cette situation ?

‎Adamou Louché Ibrahim : La gouvernance constitue effectivement un facteur déterminant, mais elle ne doit pas être analysée uniquement sous l’angle politique. Elle concerne la manière dont les ressources sont mobilisées, les institutions fonctionnent, les politiques publiques sont élaborées et les comptes sont rendus aux citoyens.

‎Depuis l’indépendance, le Niger a connu plusieurs ruptures institutionnelles qui ont souvent empêché la continuité des réformes. À cela s’ajoutent des difficultés telles que la faiblesse des capacités administratives, la faible mobilisation des ressources internes, la dépendance à l’aide extérieure, les insuffisances dans la planification et parfois une allocation peu optimale des ressources publiques.

‎La bonne gouvernance ne se limite pas à lutter contre la corruption. Elle consiste surtout à bâtir un État performant, capable de planifier, d’investir dans le capital humain, d’assurer la sécurité juridique des investisseurs et d’évaluer régulièrement les politiques publiques.

‎Niger Inter : Vous évoquez des « faiblesses institutionnelles » dans votre ouvrage. Comment justement parler de déclic au Sahel enclin à l’instabilité institutionnelle ?

Adamou Louché Ibrahim : Les institutions sont les règles du jeu qui organisent la vie économique et sociale. Lorsqu’elles sont fragiles, les investisseurs hésitent, les politiques publiques changent fréquemment et la confiance des citoyens s’érode.

‎Cependant, l’histoire économique montre que plusieurs pays ont réussi leur transformation malgré des contextes initialement difficiles. Ce qui fait la différence, c’est la capacité à construire progressivement des institutions crédibles, stables et efficaces.

‎Le déclic que j’évoque est donc avant tout institutionnel. Il suppose une administration davantage fondée sur le mérite et la performance, une justice renforcée, une meilleure coordination de l’action publique et une vision de développement qui dépasse les cycles politiques.

‎La stabilité institutionnelle n’est pas seulement une exigence démocratique ; elle est aussi une condition essentielle de la croissance économique.

‎Niger Inter : Vous abordez également l’avènement du 26 juillet 2023. En tant qu’économiste, comment selon vous poser les jalons d’une véritable Refondation ?

‎Adamou Louché Ibrahim : La Refondation doit être pensée comme un projet économique, institutionnel et social, au-delà des changements politiques.

‎À mon sens, elle devrait s’articuler autour de plusieurs priorités :

‎* renforcer la qualité des institutions et la redevabilité publique ;
‎* investir massivement dans l’éducation, la formation professionnelle et la santé ;
‎* accélérer la transformation locale de nos ressources naturelles afin de créer davantage de valeur ajoutée ;
‎* soutenir le secteur privé, notamment les PME, les entrepreneurs et les agriculteurs ;
‎* améliorer la mobilisation des recettes fiscales tout en modernisant l’administration ;
‎* développer les infrastructures énergétiques, numériques et logistiques.

‎Le véritable succès de la Refondation se mesurera moins aux discours qu’à sa capacité à améliorer durablement les conditions de vie des Nigériens.

‎Niger Inter : Si on n’y prend garde, nos ressources naturelles, notamment le pétrole, risquent d’être une malédiction, une source d’instabilité. Comment envisagez-vous une gestion rationnelle de ce secteur qui puisse contribuer au développement de notre pays ?

‎Adamou Louché Ibrahim : L’expérience internationale montre que les ressources naturelles peuvent être soit une bénédiction, soit une malédiction. Tout dépend de leur gouvernance.

‎Le secteur pétrolier doit devenir un levier de diversification économique et non une source de dépendance.

‎Pour cela, plusieurs conditions me paraissent essentielles :

‎* garantir une gestion transparente des revenus pétroliers ;
‎* affecter une part importante de ces ressources aux investissements productifs plutôt qu’aux seules dépenses courantes ;
‎* renforcer les mécanismes de contrôle et de reddition des comptes ;
‎* développer le contenu local afin que les entreprises et les compétences nigériennes bénéficient davantage des retombées du secteur ;
‎* investir les recettes pétrolières dans l’éducation, l’énergie, les infrastructures, l’agriculture et l’industrialisation.

‎Le pétrole est une richesse épuisable. Notre véritable richesse durable résidera dans le capital humain et dans notre capacité à transformer cette rente en investissements créateurs de croissance.

‎Niger Inter : Après avoir analysé « les causes profondes des blocages de la transformation du Niger », êtes-vous optimiste pour un véritable déclic de notre pays ?

‎Adamou Louché Ibrahim : Oui, je suis résolument optimiste, mais il s’agit d’un optimisme lucide.

‎Le Niger possède aujourd’hui plusieurs leviers importants : une croissance économique soutenue ces dernières années, un potentiel énergétique en expansion, des ressources minières et pétrolières, une jeunesse dynamique et un marché régional en pleine évolution.

‎Ces atouts, à eux seuls, ne suffisent pas. Le véritable déclic dépendra de notre capacité collective à faire des choix stratégiques, à renforcer nos institutions, à investir dans le capital humain, à encourager l’innovation et à placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.

‎En définitive, le déclic n’est pas une date, encore moins un slogan. C’est une trajectoire. Il commence le jour où nous décidons collectivement de transformer nos ressources en richesse, notre jeunesse en moteur de développement et nos institutions en véritables instruments de progrès.

‎C’est précisément le message que j’ai voulu transmettre à travers cet ouvrage.

‎Interview réalisée par Elh. M. Souleymane