« Bazoum a des défis autres et il poursuit l’œuvre de son prédécesseur, tout en faisant avec les singularités propres au moment de son actualité », dixit Pr Salim Mokaddem

 

Pr Salim Mokaddem est présentement professeur de philosophie à l’Université de Montpellier. Ancien professeur au Lycée de Maradi puis à l’Université de Niamey, cet agrégé de philosophie a influencé des générations d’étudiants nigériens. Pr Salim Mokaddem est également Conseiller Spécial du Président de la République, Responsable de la Cellule éducation. Cette interview se veut une herméneutique des 100 premiers de la gouvernance du Président Bazoum et une explication technique de sa politique éducative.

 Niger Inter Magazine :  Le Président vient de faire 100 jours aux commandes du Niger. Le constat est que certains de ses plus farouches adversaires lui jettent des fleurs désormais. Comment expliquez-vous cette évolution quand on sait que ce sont les mêmes qui ont nié sa nationalité nigérienne d’origine ?

 Pr Salim Mokaddem : Le Président Mohamed Bazoum ne fait que dérouler, avec simplicité et vérité, son programme électoral devenu programme de gouvernement ; sans esbroufe, avec rigueur, il fait ce qu’il dit et dit ce qu’il fait. Pourquoi voulez-vous que cela ne séduise pas les hommes et les femmes de bonne foi ? Etre Président de la République, et de celle du Niger en particulier, est une charge immense, une responsabilité hors pair, qui réclame de savoir penser, toujours et continûment, avec responsabilité, d’être bien entouré dans ses choix et de connaître techniquement les dossiers qu’on a à traiter. C’est pour cela que Bazoum s’impose petit à petit, humblement, modestement, efficacement, dans la mise en place de sa politique générale et que tous les acteurs politiques, sociaux, économiques, qu’ils soient institutionnels ou non, lui reconnaissent ces qualités incontestables de sérieux et de travail rigoureux. Ce n’est pas un dieu tout puissant : il dit ses difficultés ; ce n’est pas un autocrate : son équipe politique et technique le démontre assez ; ce n’est pas un surhomme : il sait prendre des décisions averties et justes en prenant le temps de la réflexion et de la sagesse ; ce n’est pas un politique solitaire et orgueilleux : il consulte et prend l’avis de tous les citoyens et de tous les experts quels qu’ils soient. Contrairement à ce qui est dit çà et là, ses compétences et sa formation d’intellectuel critique et de philosophe lui permettent justement et très efficacement d’être réaliste et pragmatique dans ses écoutes, ses orientations et ses décisions techniques, ses arbitrages politiques et financiers, et, à la fois, ses compétences et son expérience l’autorisent à bien arbitrer pour savoir et  pouvoir  prendre du recul sur certains dossiers délicats mettant en jeu la vie de la Nation et des gens qui la composent. Celles et ceux qui ont haï Bazoum, de façon souvent plus qu’irrationnelle et injustifiée, et qui lui avaient alors dénié ses vertus profondes de citoyen nigérien se rendent désormais compte de son réel et vrai patriotisme (on l’a vu, entre autres, sur les questions militaire et sécuritaire d’actualité prendre les justes positions et agir de façon courageuse et responsable au plus tôt pour la sécurité et le bien du pays). Il est bon, aujourd’hui, de voir que ces repentirs se fassent dans un esprit de justesse et de justice  nécessaire à l’unité et à la cohésion sociale idoine à la consolidation et à la poursuite de la politique de Renaissance: cela grandit l’opposition et prouve par contrecoup la magnanimité de Mohamed Bazoum qui sait, sans orgueil ni esprit de suffisance, que l’erreur est humaine et, en ce sens, il accepte toute forme de reconnaissance de celle-là, après coup, si elle est sincèrement au service de tous les nigériens et motivé  par une volonté politique inclusive de croissance holistique et bénéfique pour le Niger.  Nous ne pouvons que nous réjouir que la vérité, index sui, ait pu percer les consciences et les passions obscures et que ce vent de vérité qui adoube les actions du chef de l’Etat dissipe enfin les nuages de la discorde et des fausses représentations qui pesaient sur les intentions politiques du Président Bazoum. Les nigériens ne s’y sont pas trompés en élisant Bazoum comme leur pilote et le Président du Niger est très sensible à une voie éthique de fidélité, de respect de la parole donnée en politique. L’engagement au service d’idées et d’idéaux qui ne sont pas des fictions idéologiques et des faux-semblants ne relève pas d’utopie mal située ou de chimère métaphysique, comme on le pense trop facilement : le machiavélisme en politique a fait son temps. Il suffit de regarder le monde et d’être à son écoute : ce que veulent les peuples du monde entier, c’est une autre vie que celle d’une vie infâme, dans la décence et le respect des aspirations fondamentales aux droits humains. Je ne suis pas pessimiste (je n’en ai pas le loisir et le temps), et je vois çà et là, dans le monde, des signes de renouveau politique. Que ce soit en effet dans la volonté de protéger la planète Terre, de lutter pour la préservation de l’environnement, d’agir pour les libertés politiques et de réaliser des modèles de vie écologique, de vivre ailleurs que dans la contrainte autoritaire d’une Loi au-dessus des volontés populaires, pour les pays du Nord, ou la volonté de changement des paradigmes culturels, économiques, politiques, pour les peuples du Sud, il y a une aspiration universelle à un changement de paradigme existentiel. La doxa change et ceux qui ne le voient pas auront un réveil brusque. Car, ce à quoi aspirent les peuples de la Terre, et celui du Niger tout particulièrement, est au bonheur de vivre, tout simplement, c’est-à-dire, très matériellement et concrètement, le nigérien aspire à la sécurité quotidienne dans sa vie de tous les jours, à la croissance socio-économique dans la réalité la plus prosaïque, à la santé de son corps et de celui de sa famille, à l’éducation de ses enfants, au mieux vivre ensemble et à la paix durable sur toute l’étendue du territoire. Je ne sache pas que cela soit de l’ordre de l’Impossible dès lors qu’on s’attache, où qu’on soit, à faire ce qu’il est possible de faire, et autant qu’il est possible de le faire dans ce monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas. Le temps de l’idéalisme rêveur est révolu ; celui du matérialisme financier est déjà archaïque ; inventons le présent en écoutant le chant du monde. Il suffit de tendre l’oreille, d’écouter les gens, de se renseigner un peu, pour savoir que ce que veulent les peuples est très simple : la santé, la paix, l’éducation, la liberté, le bonheur d’être, et une ouverture sur l’avenir. Le reste, Inch’Allah, relève de ce qui ne dépend pas de nous. Bazoum a conquis les cœurs et les esprits, au Niger et ailleurs, car il applique cette maxime de la raison politique : ne pas promettre plus qu’on ne peut tenir et faire, au mieux, avec le Réel. Cela suppose intelligence, humilité, et constant éveil pour être à la hauteur des responsabilités qui sont les siennes. Son programme, son projet, son désir rencontre alors celui de tous les nigériens. C’est cela l’éthique en politique : savoir penser contre soi et avec l’autre en sortant des passions et des préjugés faciles pour reconnaître la vérité de l’autre et la limite de ses savoirs. Réjouissons-nous que l’unité politique et sociale du Niger soit au rendez-vous de l’accord unanime sur la qualité et la nature de la gouvernance Bazoum !

Niger Inter Magazine : Ce qui caractérise les premiers pas du Président Bazoum, c’est sa posture dialogique qui se manifeste dans la décision de rencontrer et de dialoguer directement avec les partenaires sociaux. Est-ce à dire que le philosophe Président opère une rectification de la gouvernance de son parti exercée par le Président Issoufou ?

 Pr Salim Mokaddem : Il n’y a pas à opposer ou à mettre en comparaison deux politiques de deux hommes amis, fidèles l’un à l’autre, et, surtout, issus du même champ humaniste et axiologique : Issoufou a fait une politique de Renaissance unanimement saluée pour ses avancées techniques, ses infrastructures, la mise en place et la consolidation de la liberté de la presse et des médias, l’ouverture du Niger sur le monde, l’accroissement des ambitions économiques du Niger, et sa reconnaissance internationale par les pays de la sous-région et occidentaux. Il a ouvert le Niger à la globalisation et a fait entrer le pays dans l’histoire de la mondialisation en acte. Il faut bien comprendre et voir ce qu’était le Niger avant Issoufou, et ce qu’il est devenu après sa gouvernance. On ne peut comparer ou différencier que ce qui peut l’être : Bazoum a des défis autres et il poursuit l’œuvre de son prédécesseur, tout en faisant avec les singularités propres au moment de son actualité. Le temps ne s’arrête pas en politique comme dans l’existence profane : les événements politiques non plus. « Nul ne peut sauter par-dessus son temps » écrivait Hegel au XIXème siècle, et c’est encore plus vrai à l’époque du présentisme et de la fluidité immatérielle de la globalisation de l’économie financiarisée qui caractérise notre présent. Il n’y a pas de rectification ou de contradiction quand les logiques sont identiques en intention et en volonté de bien faire : la fleur n’est pas contredite par le fruit, ni même par la graine. Les formes peuvent être en effet différentes parce que le temps, l’époque, les déterminations, les problèmes, les conditions, les événements sont imprévisibles, singuliers, différents. Etre politique, c’est faire avec ce qui arrive, le fortuit et le nécessaire.

Niger Inter Magazine : L’approche de Mohamed Bazoum en termes de gouvernance met en avant la lutte contre la corruption, la concussion et l’impunité.  Dans son discours d’investiture, le Président Bazoum a promis une gouvernance vertueuse. Quelle lecture peut-on alors faire du slogan de campagne de Bazoum, à savoir : « Consolider et avancer » ?

 Pr Salim Mokaddem : Consolider veut dire affermir les bases institutionnelles, juridiques, démocratiques et républicaines de l’Etat de droit.  C’est-à-dire poursuivre les tâches d’émancipation et d’amélioration du quotidien des populations les plus démunies et améliorer le climat social, économique, politique, culturel du pays. Avancer signifie que malgré les obstacles (guerres aux frontières, IDH peu positif, capital humain en déficit, pauvreté endémique, faiblesse des indicateurs économiques, etc.), la gouvernance Bazoum fait progresser les indicateurs et tire vers le haut le développement du pays : assainissement des institutions, mensualisation des retraites, dialogues avec les partenaires sociaux et politiques de la société civile, diminution et réduction du train de vie de l’Etat, suppression des postes de conseillers-ministres, de directeurs de cabinet des ministères, arrêt des protocoles d’accueil coûteux du Président lors de ses déplacements, utilisation de moyens de transports en commun à l’étranger, et souci constant du bien-être des populations, sans prendre les prétextes de l’insécurité ou de la grandeur de la charge politique, enfin, sobriété dans les discours et les pratiques. Le politique qui veut aller loin et qui doit effectuer sa traversée du désert ne peut avoir l’insouciance du tribun ou la lenteur têtue du technocrate : il doit cumuler patience, énergie, travail et sens aigüe de la circonstance. Consolider et avancer, cela veut dire continuer à œuvrer dans le sens de la politique de Renaissance en inventant ce qui doit l’être quand les moyens et les outils font défaut ; c’est en ce sens que la politique est un art autant qu’une technique. C’est-à-dire une écoute attentive de ce qui fait sens et signe dans le cadre d’un programme annoncé et de la butée du Réel qui n’est pas celui qu’on croit abusivement ordonner à nos désirs. Consolider pour avancer et avancer pour consolider : c’est une politique dialectique du passé au présent pour le dépasser et aller de l’avant en s’appuyant sur des acquis et des conquêtes qui ne feront plus jamais reculer ou stagner le Niger. Cela requiert attention, sollicitude, rationalité pratique et sens du possible et de la contingence. Concrètement, faire ce qui est faisable et ne pas sortir des buts assignés par son électorat et les besoins du peuple nigérien, telle est la signification de ce chemin de construction et d’institution. Agir en pensant ; penser en agissant et bâtir un édifice durable et inclusif pour l’avenir du Niger qui se vit toujours au présent et en n’oubliant jamais les aides et les échelles que furent incontestablement les acteurs passés de l’histoire politique du Niger. Pour cela, une fidélité éthique à soi, à l’histoire et au peuple s’avère nécessaire. C’est le sens de cette fidélité essentielle que condense le slogan dont je viens de faire rapidement l’herméneutique politique.

Niger Inter Magazine : Vous êtes Conseiller spécial du Président de la République sur les questions d’éducation ; à bien comprendre la vision de la politique éducative du Chef de l’Etat, l’école nigérienne a besoin d’infrastructures, d’enseignants en quantité et en qualité. Tout cela exige de l’argent. Comment comptez-vous faire et vous y prendre pour inverser la tendance dans un contexte d’insécurité ?

 Pr Salim Mokaddem : La politique de Bazoum est convaincante à plus d’un titre et nombreux sont les investisseurs publics et privés qui, au vu de sa personnalité, de son programme politique et de notre engagement dans des problématiques très urgentes et pertinentes nous accordent leur crédit dans tous les sens du terme. En effet, les partenaires techniques et financiers, les bailleurs de fonds, les hommes d’affaires, se ruent actuellement sur le Niger, instruits qu’ils sont des potentialités du pays où tout est encore à faire tant au niveau matériel que de la formation professionnelle, culturelle au sens large, technique et technologique. Les indicateurs sont là et les rapports, les notes conceptuelles, les requêtes, les enquêtes, le démontrent, et ceci est valable pour toute l’Afrique : le Niger est un pays d’avenir puisque tout y est à faire et, avec un jeu de mot facile, tout est affaire ! Les infrastructures seront construites et le redéploiement des finances de l’Etat se fera mécaniquement avec les conquêtes des forces de défense et de sécurité sur les forces terroristes et les ultras, en perte de vitesse du fait d’une nouvelle stratégie militaire et polémologique des Forces de Défense et de Sécurité. Il s’agit pour le gouvernement du Niger, dans sa partie éducative et éducationnelle, d’appliquer une certaine rationalité dans le déploiement du capital humain et de changer de paradigme éducatif, comme cela se fait dans toutes les sociétés en mouvement qui savent que l’éducation est la transmission des aînés instruits et éduqués aux plus jeunes. Il y a des ressources humaines au Niger mais qui ne sont pas bien utilisées : un médecin peut éduquer à la santé, comme un ingénieur à la balistique, ou un journaliste à la recherche critique de documents d’archive ou d’histoire…L’argent vient et viendra ; par contre, la volonté de faire bien et de recourir aux experts de l’éducation, de la didactique, de la réflexion critique et des apprentissages disciplinaires suppose que l’on ne néglige plus les « choses de l’esprit » comme étant vaines et les savoirs comme étant superfétatoires. Tous les grands pouvoirs, les forts pouvoirs, toutes les souverainetés politiques incarnent et produisent des volontés de savoir(s) et des connaissances positives qui leur permettent de renforcer leur puissance et leur potentialité d’actions, d’avancer et de consolider, donc de produire des techniques et des politiques de croissance et d’accroissement institutionnel de leur efficace. Aussi, nous mettrons l’accent et les moyens sur la formation des personnels et l’encadrement des apprenants afin que le capital symbolique, au sens de Bourdieu, et le capital cognitif aillent de pair avec le développement du capital humain et l’amélioration des conditions de vie des populations en zones tant urbaines que rurales. Pour répondre concrètement au défi de l’école nigérienne, car son diagnostic est fait depuis très longtemps, il s’agit de mettre the right man at the right place, et pour cela d’assurer la formation des enseignants, de suivre leur parcours professionnel, d’évaluer les enseignants formés et les formateurs de formateurs, et d’allier acteurs de terrain, praticiens réflexifs, pédagogues, enseignants-chercheurs, conseillers pédagogiques afin de faire travailler ensemble des équipes pluridisciplinaires, multi-catégorielles, en associant, quand il le faut, les acteurs éducatifs (parents, adultes, partenaires institutionnels, intervenants extérieurs, associations, etc.) et les équipes pédagogiques autour de projets évaluables et de programmes évalués. Il est aussi nécessaire de diminuer les effectifs dans les classes, de suivre les enseignements et les enseignants, eu égard aux formations professionnelles continues et continuées, et aux évaluations formatrices et formatives qui définissent leur identité professionnelle et leur référentiel de compétences. Il est essentiel également de donner aux savoirs et aux désirs de savoir une place autre que formelle dans les dispositifs pédagogiques et d’apprentissages. Par ailleurs, le climat scolaire est important. On le définira par au minimum cinq éléments ou items : qualité des équipes pédagogiques et éducatives, violences et incivilités à l’école, nature des projets en cours et réalisés, nombre de redoublants, qualité des enseignements. Le climat scolaire est fondamental dans un établissement, non moins que la qualité scientifique des professeurs et les relations existant entre élèves et professeurs, entre les professeurs eux-mêmes, et, bien sûr, entre les cadres et la hiérarchie institutionnelle. Une école n’est pas une entreprise de distribution des connaissances ou un dispositif stratifié, figé de pouvoir et de production de savoirs et de connaissances, mais, l’école est également un lieu de vie sociale, professionnelle, affective, culturelle, symbolique, voir spirituelle. Aussi, il faut indéniablement relever le niveau des enseignants en leur assurant avec bienveillance et rigueur une formation de qualité. Et il est urgent de former tout au long de la vie les cadres et les responsables des établissements scolaires à la dignité et à la technicité de leur fonction. On ne peut pas s’improviser chef d’établissement, inspecteur pédagogique, formateur, car cela nécessite des compétences psychosociales, psychopédagogiques, économiques, gestionnaires, de DRH, de coaching de groupes, de médiations, sans compter les qualités humaines d’appréhension des conflits et de conciliations diverses à effectuer continûment lorsqu’on est en contact d’enfants, de familles, d’adultes, et d’équipes pédagogiques diverses et variées. Il est à ce propos plus qu’urgent de définir une Ecole de la Renaissance qui prenne en compte toutes ces données et actualisent l’école nigérienne au vu des nouvelles technologies de l’information et de la communication appliquée à l’éducation et au monde éducatif. La question des langues nationales, des méthodes d’apprentissage, des didactiques (qu’il faut sans doute fortement relativiser), des liens diversifiés entre le primaire, le secondaire et le Supérieur, sont aussi à mettre en place et non plus à penser en « ateliers de réflexions » ou « séminaires de recommandations » très souvent chronophages et budgétivores. Je n’insiste pas sur la qualité des bâtis, le climat de violence ou de harcèlement impactant la qualité des apprentissages, l’effet Pygmalion du professeur (qui renvoie à la question complexe de l’autorité de l’enseignant), ni sur la prise en compte du droit à l’erreur dans les apprentissages, et l’analyse des déterminations des interactions d’apprentissages dans et hors la classe, l’école. Ce sont autant d’éléments qui doivent être pris en compte dans la politique scolaire de la Renaissance pour changer les pratiques et orienter les missions imparties à l’Ecole républicaine du Niger. Eduquer nécessite des moyens matériels et moraux autant que des visions et des visées claires sur le type de citoyen que l’on veut pour le Niger d’aujourd’hui et de demain. Il y a un mouvement mondial de disqualification des intellectuels, des professeurs, des penseurs ; l’Ecole, au sens large, doit aller contre ce nihilisme et remettre du sens dans les libertés en les orientant vers l’émancipation et la désaliénation produites par les marketings niais et répétitifs de la com’ et la diffusion médiatique et médiatisée de cultures « people » souvent anti-peuple. Il faut arrêter ce mouvement destructeur et mortifère qui fait que l’élément de langage est plus important que le langage lui-même et que la barbarie inculte des communicants s’imposent dans la nov’langue et la nov’pensée des acteurs des politiques publiques eux-mêmes qui tombent trop souvent dans les séductions faciles des gourous du Verbe magique et des images caverneuses, anesthésiant l’esprit critique et l’originalité dans les discours et les pratiques. La facilité de langage et la com’ comme mode d’être au monde et comme rapport biaisé à la vérité et à la réalité, rhétorique facile du sophiste bien connue depuis Platon, mèneront au gouffre, assurément, tous ceux qui « croient » aux sirènes de la doxa. En détournant cette maxime d’un écrivain français du XVIIème siècle, c’est-à-dire, en substituant le terme « mensonge » à celui d’ « hypocrisie » dans le texte du moraliste La Rochefoucauld, je pense de façon dialectique que : « Le mensonge est un hommage que le vice rend à la vertu », et la com’ incarne assez bien le mensonge du jour. L’éducation de la Renaissance doit s’opposer aux facilités médiatiques des communicants et aux consensus dangereux et toxiques des séductions de l’apparence véhiculés par les réseaux antisociaux et autres agoraï de l’ignorance qui s’ignore et se manifeste dans la clameur monstrueuse du besoin de mise en scène narcissique et égocentrée. Le Moi mis en scène constante est assurément haïssable car il détruit toute possibilité de vie commune et d’espace commun quand cette mise en scène épuisante et constante de soi, dans les réseaux que je définis comme antisociaux, détruisent toute vérité et toute pensée (le dernier qui a écrit, publié, parlé, aura toujours raison dans ce dispositif fluide et en constante intranquillité qu’est un réseau antisocial). L’école, le collège, le lycée sont des lieux où l’on apprend un type de subjectivation qui ne relève pas du narcissisme individualiste et où les élèves, les collégiens, les lycéens, quittent l’auto-centration psycho-cognitive pour s’élever à la hauteur du concept ou à hauteur de la réalité du monde qu’il leur faut connaître, apprendre et interroger, pour pouvoir le comprendre et être autonome dans sa vie. Cela ne peut pas se faire avec de la com’ facile et des médias doxiques donc toxiques. L’école a donc une authentique fonction politique d’éducation critique à la responsabilité citoyenne.

Niger Inter Magazine : Le Président Issoufou a déclaré qu’une de ses meilleures réalisations est d’avoir pu effectuer la première alternance démocratique au Niger. Quelles leçons peut-on tirer de cette mutation démocratique au Niger ?

 Pr Salim Mokaddem : L’histoire ne donne pas de leçons explicites ; elle ne se répète pas à l’identique, même si les hommes font toujours les mêmes rêves et vivent les mêmes cauchemars, trop souvent liés à leur besoin de combler leur peur de mourir par des fuites dangereuses dans la facilité de la possession et le fantasme de la toute-puissance. Nul objet ne peut combler l’angoisse au cœur de la vie humaine. La leçon principale que le Président Issoufou a laissé et donné au Niger est que la démocratie n’existe que si elle est actée par des équipes, un peuple, qui lui-même agit démocratiquement et réalise dans ses actes le monde démocratique qu’il veut voir réalisé, qu’il veut vivre, qu’il veut incarner, hic et nunc, dans la réalité de tous les jours. La mutation démocratique au Niger se lit dans le désir du peuple de voir une politique se réaliser dans la construction d’un pays vraiment libéré des tentations des dictatures militaires, des coups de force dangereux et régressifs, et dans le désir ou la volonté remettant les nigériens face à eux-mêmes, face à leur leurs vraies questions : que veulent-ils pour eux et pour leurs enfants ? Quel avenir veulent les nigériens : la répétition du Même dans les turpitudes et les incertitudes liées aux coups de force et aux mensonges de ceux qui pensent que la violence règle tous les problèmes de la vie ? Ou bien choisir de vivre et de participer à la construction de la liberté par le travail et la fraternité dans l’effectuation audacieuse, inventive, innovante, créatrice, d’une politique à hauteur d’homme et qui ne refuse pas le courage d’être soi dans un monde qui destine, inexorablement, l’Afrique à être (non pas à devenir) le continent de l’avenir ? Je fais le pari pour le Niger, enclavé et soumis aux attaques que vous savez, dans les conditions qui sont les siennes, que la plus grande leçon à tirer de cette alternative démocratique est que l’action guidée par une logique humaniste et vraiment eudaimoniste, peut faire renaître le Niger de manière originale en prouvant d’abord aux nigériens, et ensuite aux africains de la sous-région et d’ailleurs, que l’utopie n’est pas une illusion vaine, que la politique n’est pas réductible à de vulgaires calculs cyniques d’intérêts faciles,  que le Niger a de l’avenir du fait de l’acte originaire de cette alternance comme hapax politique. La leçon singulière et majeure de cette mutation démocratique au Niger réside dans l’action politique authentique et durable qu’elle autorise désormais et qui ne se soutient que d’une fidélité à des principes, à des idéaux, à une éthique que manifeste justement cette alternance. Les défis à relever sont de taille à construire l’esprit et la singularité d’un peuple : cette alternance démocratique pose la question opportune de la figure de l’avenir à tous les nigériens conscients et lucides qui veulent un avenir autre que celui de la pauvreté et de la dépendance continue au chaos du Monde. Nous ferons mentir Clausewitz en disant que la politique est ce qui va du côté non de la guerre, mais de la paix, non pas de l’irénisme arrangé, mais de la concorde construite et assumée. Aider l’humanité à sortir de la honte, de la colère, de l’impuissance, et lui redonner espoir et confiance en la vie, par des actes concrets et effectifs, me semble une très belle tâche politique pour les années à venir. Une autre leçon de cette alternance consiste donc à ne pas céder sur son désir de voir les choses s’améliorer et à vouloir que la vie soit autre chose qu’une suite de misères et de lamentations sans avenir. Gardons le pessimisme pour des jours meilleurs.

Interview réalisée par Elh. M. Souleymane

Niger Inter Magazine N°29

 (A lire également l’interview exclusive du Premier ministre Ouhoumoudou Mahamadou dans Niger Inter Magazine disponible dans les kiosques)

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