Aminou Laouali est Coordonnateur de SOS-Civisme-Niger. Ancien Secrétaire Général de l’USN, Rapporteur Général de la Commission politique de la Conférence nationale souveraine, ‘’le Grand camarade’’, adepte des grands débats devant l’éternel a choisi de faire carrière dans la société civile responsable œuvrant pour l’enracinement des valeurs démocratiques. Dans cette interview à bâton rompu, il aborde la gestion du covid-19 dans le monde et dans notre pays, le scandale de l’audit du ministère de la défense nationale et notre processus électoral.

Niger Inter : La pandémie de la maladie à coronavirus défraye la chronique ici et ailleurs. Quelle est votre impression sur la gestion de cette crise dans le monde depuis son apparition en Chine ?

Aminou Laouali : En premier lieu, quoiqu’il soit apparu que nul pays n’était préparé à faire face à la pandémie de façon appropriée, on a observé que la Chine a réussi à contenir, au plan national, la propagation de la maladie, grâce en particulier à une étude méticuleuse des modes de transmission, l’adoption des mesures de prévention, une mobilisation générale des pouvoirs publics et du corps médical, ainsi que la discipline propre de ses citoyens.

En second lieu, on a observé que les pays européens et les Etats Unis d’Amérique n’ont pas été suffisamment proactifs pour anticiper l’extrême mobilité humaine qui constitue un des traits caractéristiques de notre époque. Finalement, face à une maladie sans remède, ni vaccin, il est apparu que le civisme est le meilleur rempart.

Niger Inter : Cette maladie a mis en évidence le déficit de solidarité de notre monde. Comment expliquez-vous le repli sur soi notamment des grandes puissances face à cette pandémie ?

Aminou Laouali : Je crois qu’il faut se garder de propager des théories de complot, comme par exemple, celle consistant à soutenir que la pandémie à coronavirus n’est qu’une stratégie de guerre économique savamment planifiée, visant à asseoir l’hégémonie de la chine dans le monde ; ou qu’elle est l’œuvre d’une autre main invisible pour décimer les populations sinon africaines, du moins, des pays musulmans. Malgré la fascination et l’adhésion qu’elles peuvent susciter chez les esprits peu critiques, les théories du complot sont difficiles à documenter de façon scientifique.

 

Je pense que le monde comme vous dites, pour ne pas dire, les pays européens et particulièrement les Etats Unis d’Amérique ont commis une erreur de jugement qui a consisté à considérer, au départ, la maladie à coronavirus comme un problème chinois. Le néo-isolationnisme promu à outrance par l’Administration de Donald Trump s’est révélé être une erreur de la même gravité que celle commise par les Alliés et la Société des Nations, erreur qui a ouvert la voie à l’avènement du national-socialisme et du nazisme à la suite de la crise de 1929, enfantant la Seconde Guerre Mondiale et ses millions de morts.

Niger Inter : Au Niger également, le gouvernement avait édicté des mesures barrières contre le covid-19. Quelle est votre analyse de la gestion de crise liée à cette maladie dans notre pays ?

Aminou Laouali : On peut affirmer que le gouvernement nigérien a fait d’une réelle capacité d’anticipation, puisque, dès le 4 mars 2020, un séminaire gouvernemental élargi aux chefs des missions diplomatiques et partenaires techniques sur la préparation et la réponse à l’épidémie du Coronavirus a été organisé, sous la présidence du Premier Ministre, Chef du Gouvernement.

Quoiqu’à cette date aucun cas n’ait été identifié au Niger, le Conseil des Ministres a pris la décision de reporter à une date ultérieure toutes les rencontres internationales devant se tenir à Niamey à titre préventif, à l’exception de la Session Inaugurale de la 5ème Législature du Parlement de la CEDEAO, prévue le lundi 09 mars 2020.

Puis, au regard de la vitesse de propagation de la maladie dans le monde et de la faiblesse évidente des systèmes de santé à y faire face, le gouvernement nigérien a été proactif, en éditant, lors du Conseil des Ministres du 13 mars 2020, des mesures supplémentaires de prévention, dont entre autres, l’annulation jusqu’à nouvel ordre de tous les évènements internationaux programmés pour se tenir au Niger, la décision de confiner toute personne venant d’un pays où sévit l’épidémie chez elle ou dans tout autre endroit adéquat pendant 14 jours et l’interdiction de tous les regroupements notamment à caractère politique, sportif et culturel susceptibles de mettre ensemble au moins 1.000 personnes.

Dans le contexte du Niger, deux erreurs me paraissent avoir été commises dans la gestion de la crise par le gouvernement. La première erreur, délibérément voulue, est de prendre la pandémie comme prétexte pour interdire la manifestation envisagée par certaines organisations de la société civile le 15 mars 2020 en faveur d’un traitement judiciaire du dossier relatif à l’audit du Ministère de la Défense Nationale. Puisque, même s’il n’y avait pas de menace de la pandémie à coronavirus, le gouvernement allait de toute façon interdire cette manifestation, en raison de la perception qu’il a des desseins “cachés“ de ses initiateurs et de l’implication ouverte des partis politiques de l’opposition.

La deuxième erreur, non voulue et qui résulte à mon avis d’une insuffisante maitrise des nouvelles dynamiques socioreligieuses en cours au Niger, est d’avoir voulu faire passer les mesures de prévention, avant la responsabilisation des leaders religieux, notamment islamiques, dans la communication sociale.

Niger Inter : Que faire selon vous pour mieux gérer les conséquences de la pandémie qui a sévi sur les secteurs vitaux du pays ?

Aminou Laouali : Lors du Conseil des Ministres du 27 mars 2020, le gouvernement a adopté des mesures d’accompagnement dans le cadre de la gestion des impacts socioéconomiques du covid-19, telles que l’exonération de droits et taxes sur tous les produits importés qui rentrent dans le cadre de la lutte contre la pandémie, la suspension des contrôles fiscaux sur place pendant les mois d’avril et mai 2020,  la prise en charge par l’Etat des factures d’électricité et d’eau pour les tranches sociales pour les mois d’avril et mai 2020, etc.

Je suis désolé, les mesures d’accompagnement prises par le gouvernement n’ont un avantage direct et immédiat que pour les opérateurs économiques et l’élite urbaine. Elles ont une présomption de bénéfices indirects pour les plus pauvres, au cas où le gouvernement à la capacité de restaurer le contrôle systématique des prix sur les marchés. Dans la mesure où cette capacité de contrôle est presque nulle, je suggère de considérer que ces mesures pourront enrichir les plus riches et appauvrir les plus pauvres.

D’autre part, le gouvernement nigérien a adopté un plan de riposte de près de 574 milliards de F CFA et le Président de la République, Issoufou Mahamadou plaide pour, une seconde fois, en faveur d’un Plan Marshall pour le Sahel.

Pour ma part, je pense qu’il faut, au niveau mondial, sortir urgemment de l’isolationnisme étriqué, renforcer plus que jamais un multilatéralisme fondé sur la réduction des inégalités Nord-Sud. Au niveau national, je soutiens qu’il nous faut bannir les dépenses de prestiges, pour investir prioritairement dans la production des richesses, la formation professionnelle et l’emploi des jeunes, l’agriculture, l’éducation et la santé.

Niger Inter : Des troubles à l’ordre public occasionnant destruction des biens publics et privés ont été observés dans le cadre de la contestation du couvre-feu à Niamey. Comment expliquez-vous cette dérive où certains ‘’citoyens’’ ont tendance à détruire les biens publics ?

Aminou Laouali : Ce sont des phénomènes complexes, qui n’ont pas une explication unique et absolue.

D’abord, comme à propos de l’origine du covid-19, ici aussi, je recommande de d’écarter les interprétations simplistes relevant des théories du complot, telle que celle tendant à supposer que ces troubles sont orchestrés systématiquement par les partis politiques d’opposition.  Suivant les mêmes théories, l’on a supposé qu’en janvier 2015, les manifestations dites “anti Charlie Hebdo“ ont été toutes planifiées par l’opposition. Je doute profondément que les partis de l’opposition actuelle aient une telle capacité et je soutiens que, si tel est le cas, ce régime de guri-système ne serait pas encore en place. Certes, l’opposition pourra être aux aguets pour saisir les opportunités de troubles à l’ordre public ou déstabiliser le pouvoir en place ou le faire renverser, mais je ne la crédite pas, jusqu’à preuve du contraire, de la capacité de planifier et d’exécuter une insurrection de façon systématique et coordonnée.

 

Pour répondre rapidement, je pense qu’il y’a d’une part, pour reprendre des termes empruntés au Pr  Abdoulaye Sounaye, des actes attribuables aux acteurs de la ré-islamisation qui profitent de telles occasions pour accroitre leur popularité ; et d’autre part, du tout-venant incluant des militants de l’opposition non-forcément téléguidés et des jeunes exclus du système en place (chômeurs, enfants de la rue, etc.) qui n’ont rien à perdre en cassant tout.

 

Niger Inter : Une autre affaire qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive, c’est l’affaire dite d’audit au ministère de la défense nationale. En tant qu’acteur de la société civile quel commentaire vous suscite cette affaire ?

 

Aminou Laouali : En fait, l’audit vient confirmer ce qu’une bonne majorité de citoyens nigériens, dont moi-même, soupçonnaient, mais qu’ils ne pouvaient pas documenter, sauf de preuves et en raison de l’omerta qui entoure la gestion du Ministère de la Défense où tout semble couvert du saut de “secret défense“. Depuis pratiquement 2012-2013, on parle de “nouveaux milliardaires“ et l’on pointe du doigt les buildings de haut standing qui poussent comme des champignons à Niamey comme une forme de blanchiment de capitaux.

Niger Inter : Ce scandale pose un problème de gouvernance, comment justement éviter ces écarts de gestion à l’avenir ?

 

Aminou Laouali : Selon le bilan présenté par le Président Issoufou de ses 9 ans d’exercice du pouvoir, en moyenne 17% du budget national sont consacrés, de 2011 à 2020, aux secteurs de la défense et de la sécurité, pendant que, paradoxalement les éléments des forces de défense et de sécurité postés sur le terrain manquent de moyens suffisants pour accomplir leurs nobles missions, subissent des revers militaires.  C’est totalement inacceptable !

Si l’on me sommait de citer les trois crimes les plus odieux jamais commis au Niger depuis 1990, je citerai en premier lieu le détournement des fonds publics destinés à la défense nationale sous la Présidence Issoufou Mahamadou.

Pour éviter qu’à l’avenir de tels ces écarts de gestion ne soient commis, je préconise des solutions à court, moyen et long termes. A cours termes, il faut nécessairement que ce crime contre la Nation ne reste pas impuni ; il faut veiller à ce que les résultats de l’audit réalisé ne soient vidés de leur contenu essentiel à la suite des séances de contraction sur le rapport provisoire ; il faut assurer que les résultats de l’audit aient un traitement judiciaire adéquat et qu’aucune personne, qu’elle soit son poids politique du moment, ne soit épargnée. Et ces solutions à court termes dépendent entièrement du Président Issoufou Mahamadou et de lui seul. Il aura manqué un rendez-vous de l’Histoire, s’il venait à considérer que faire rendre justice au Niger et aux Nigériens, comme le lui commande son serment coranique, reviendrait à se faire harakiri en sapant l’unité du parti politique qui l’a amené au pouvoir.

 

A moyen et long termes, il  faut ensuite instaurer des mécanismes pour un contrôle démocratique des forces armées, que le budget de la défense ne soit plus considéré comme un “secret-défense“, mais un budget public comme n’importe lequel soumis au contrôle, à la supervision et l’audit par les structures habilitées.

Niger Inter : Le Niger a un processus électoral en cours avec pour la 1ère fois de notre histoire des élections sur la base d’un fichier électoral biométrique. Avez-vous un commentaire sur le déroulement de ce processus ?

 

Aminou Laouali : Bien que les partis politiques de l’opposition contestent encore la composition de la CENI et la formulation de l’article 8 de la loi électorale, j’ai relevé que toutes les formations politiques ont finalement adhéré au principe d’élaboration d’un fichier électoral biométrique pour les scrutins de 2020 et 2021. L’élaboration d’un tel fichier étant, par ailleurs, une des recommandations de l’audit externe réalisé par l’organisation internationale de la francophonie (OIF), à la demande des parties prenantes nigériennes.

Je continue à croire que la classe politique nigérienne pourra trouver plus facilement un consensus sur la composition de la CENI, mais qu’un amendement de l’article 8 de loi électorale ne pourra résulter que de l’un des trois facteurs suivants : la volonté du Président Isssoufou Mahamadou, une « pression » diplomatique extérieure sur les pouvoirs publics nigériens ou un rapport des forces peu probable en faveur de l’opposition.

Niger Inter : Avez-vous un appel à la classe politique pour la tenue des élections libres et transparentes ?

 

 

 

Aminou Laouali : Dans la lutte pour l’accaparement de « la poule aux œufs d’or », il faut absolument éviter de tuer la poule elle-même. Si vous la perdez un moment, tant qu’elle reste en vie, vous gardez l’espoir et la possibilité de la récupérer un jour. Si jamais vous tentez de la tuer, sachez qu’il y aura toujours ceux qui n’ont aucun intérêt à la voir mourir et qui ne vous laisseront pas faire.

Niger Inter : Il y a quelques jours, Mohamed Ben Omar nous a devancé au royaume des ancêtres. Vous l’avez connu sur le terrain syndical et même dans la vie active. Quel souvenir avez-vous de cet homme qui a marqué l’histoire politique du Niger de ces 15 dernières années ?

 

Aminou Laouali : Je lui ai déjà rendu un hommage sur ma page Facebook où, par respect dû à la mémoire des défunts, je m’étais gardé d’opiner sur son militantisme dans le mouvement étudiant et sur son engagement politique. J’y avais souligné qu’il peut être considérer comme un des plus grands orateurs de l’espace public nigérien depuis la période post-conférence nationale souveraine. Quoique d’apparence passionné dans les débats, Ben Omar était en vérité quelqu’un de naturellement joviale et de très sympathique.

Aux côtés du Recteur de l’université de Diffa, Pr. Ali Mahamane et ses proches collaborateurs, dont Dr. Grema Moustapha, j’avais co-présidé avec M. Ben Omar, en ma qualité de Directeur Pays du Programme USAID PDev II, la cérémonie de remise des documents du colloque international sur la paix dans le Bassin du Lac Tchad. J’ai été heureux de constater que, comme moi, Ben Omar croyait au rôle déterminant que l’université de Diffa, en plus de son mandat originel, pourra jouer dans la recherche scientifique pour produire des savoirs sur les conflits et fragilités du Bassin du Lac Tchad. Avec moi, il soutenait l’idée que l’université de Diffa doit pouvoir créer une faculté à cet effet ou, à tout le moins, des Masters Spécialisés. Qu’Allah lui fasse rémission de ses péchés et l’accueil dans paradis éternel. Amine.

 

Interview réalisée par Elh. M. Souleymane

Niger Inter

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