Adamou Louché Ibrahim, analyste économique est diplômé en Economie Banque et Finance Internationales avec comme spécialité Mondialisation et Stratégies Internationales. Il décrypte l’impact que pourrait avoir le Covid 19 sur notre économie et la riposte du gouvernement. ‘’Nous pouvons encore être plus résilients si nous mettons tout en œuvre pour trouver une réponse structurelle aux défis du développement :  renforcer les services publics de base, construire une redoutable machine à matière grise en investissant massivement dans la santé et l’éducation’’, nous dit en substance Adamou Louché Ibrahim.

La crise du covid-19 représente une urgence de santé publique collective sans précédent dans l’histoire récente. C’est indubitablement une tragédie humaine et insupportable qui s’est répandue à travers le monde, comme en témoignent les chiffres affolants de contamination et de pertes en vies humaines. J’exprime mes vifs remerciements aux personnels de santé qui sont en première ligne dans cette lutte. Cette pandémie constitue, en outre, un choc économique d’une intensité extrême, qui requiert, comme nous allons le voir, une réaction politique ambitieuse, coordonnée et urgente sur tous les fronts afin de soutenir les familles et les entreprises en difficulté.

Selon les premières estimations du FMI, l’activité devrait se contracter de 2% dans le pays. Ce qui se traduira par une baisse dont l’ampleur reste inconnue à ce stade des recettes fiscales. « Les mesures qui sont fondamentales pour ralentir la propagation du virus auront un coût direct pour les économies locales. Le bouleversement de la vie quotidienne se traduira par une diminution des activités rémunérées, des revenus, des dépenses et du nombre d’emplois. De plus, la fermeture des frontières donne un coup d’arrêt rapide aux déplacements et au tourisme, et l’industrie maritime et le commerce en pâtissent » (Karen Ongley et Abebe Aemro Selassie, blog du FMI). Dans ces conditions, « s’inquiéter en ce moment de l’équilibre des finances publiques relèverait d’une perversité contre-productive : une dépense publique trop faible représente pour le bien-être de tous une menace plus grande qu’une dépense excessive » (Le Financial Times le 16 mars).

Des mesures radicales pour limiter la propagation du coronavirus

Le gouvernement nigérien, à l’instar de ses homologues du monde entier, a commencé à agir résolument, depuis le13 Mars 2020, en prenant des mesures radicales pour barrer la route au virus (listes des mesures à découvrir sur https://www.presidence.ne). Cette stratégie, qui consiste essentiellement à limiter les rassemblements publics, lancer des campagnes de sensibilisation sur l’épidémie et de sécurité publique, met beaucoup l’accent sur la prévention qui constitue la meilleure arme du pays, au regard de son système de santé en cours d’amélioration. Cependant, nous savons que pour les populations les plus vulnérables du pays, les mesures de « distanciation sociale » sont peu réalistes et que le télétravail est réservé à une minorité. D’où l’impérieuse nécessité de prévoir des mesures d’accompagnement permettant aux Nigériens de surmonter la crise.

Niger : le gouvernement à la hauteur des enjeux

Alors que la crise du Covid-19 commence à gagner en intensité au Niger, la fièvre devrait retomber sur le plan économique et social. Conscient de l’impact négatif que la grave crise sanitaire, marquée par la propagation rapide de la pandémie du Covid-19, allait générer sur l’économie tel que le manque à gagner considérable qui se dessine, voire du risque de faillite qui pèse sur de nombreuses entreprises « formelles » dans le pays, le gouvernement nigérien a pris des mesures importantes pour soutenir l’activité économique. Ainsi, l’Etat prévoit d’accorder des allègements essentiellement fiscaux au profit des entreprises pour les aider à surmonter la crise qui se profile. Concrètement, des mesures d’accompagnement vont s’appliquer à tous les secteurs d’activité et portent sur « 1) l’exonération de droits et taxes sur tous les produits qui entrent dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 (masques, gel hydro alcoolique etc.) ; 2) la mise en place des facilités de crédit d’enlèvement pour tout importateur qui le souhaite pour une durée de 15 à 90 jours, moyennant la production d’une caution bancaire ; 3) le report de la date de paiement de la vignette à fin Juin 2020 au lieu du 31 Mars 2020 4) la suspension des contrôles fiscaux sur place pendant deux (2) mois à compter du 1er Avril 2020 ; 5) l’exonération de la TVA sur le transport terrestre interurbain pendant toute la durée de la suspension de l’activité et report au 1er Mai au lieu du 31 Mars du paiement de l’impôt synthétique ; 6) s’agissant de l’hôtellerie : application d’un taux réduit de 10% en matière de TVA tel que prévu par les directives de l’UEMOA, application d’un taux d’amortissement de 5% au lieu de 2% et exonération de l’IMF au titre de l’exercice 2019 ; 7) pour les agences de voyage, suspension des poursuites en matière de recouvrement des impôts et taxes pendant trois (3) mois, soit jusqu’au 20 Juin 2020 ; 8) pour les bars et débits de boisson, suspension des poursuites en matière de recouvrement des impôts et taxes pendant deux (2) mois, à compter du 1 er Avril 2020 ; 9) pour les sports et loisirs, suspension des poursuites en matière de recouvrement des impôts et taxes pendant deux (2) mois à compter du 1er Avril 2020 ; 10) concertation avec les opérateurs économiques et au besoin encadrement des prix pour contenir l’inflation.  Ces mesures, prises au niveau national, sont complétées par celles prises au niveau de l’UEMOA, 12) l’élargissement de l’accès au refinancement aux effets de 1700 entreprises supplémentaires » (Message à la nation de S.E Mahamadou Issoufou)

Ces mesures sont certes encourageantes et peuvent atténuer les perturbations dans les entreprises qui ont et auront un besoin évident de crédit et de liquidités. Néanmoins, vu le poids de l’économie informelle dans le pays, qui représente près de 60% du PIB, il était souhaitable que le gouvernement soit aussi davantage bienveillant envers nos concitoyens relevant de ce secteur « whatever it takes » (quoi qu’il en coûte) pour reprendre l’expression de Mario Draghi, ancien président de la BCE. Car le coût de l’inaction risque malheureusement d’être plus important et la situation devenir très dramatique pour de nombreuses familles. La raison réside dans le fait qu’à cause de certaines mesures en vigueur telles que le couvre-feu, de nombreux entrepreneurs « informels » (vendeuses de beignets la nuit, par exemple) vont rester confinés durant cette période. Ce qui se traduira par l’absence de recettes, et par ricochet de quoi subvenir à leurs besoins essentiels. Le fait de ne pas avoir un système de protection sociale à l’échelle du pays ne facilite pas aussi la donne. Et braver le couvre-feu serait aussi synonyme d’attraper le covid-19 à l’extérieur, voire le propager et de s’exposer aux sanctions.

Face à ces quelques légitimes inquiétudes, le gouvernement a fait preuve d’empathie. Il va agir, en effet, en faveur des couches vulnérables. Ainsi, dans les jours à venir, on assistera à « la prise en charge par l’État pour les mois d’Avril et Mai des factures d’électricité et d’eau pour les tranches sociales, le renforcement du plan de soutien annuel pour soutenir les personnes vulnérables à travers la distribution gratuite de vivres et la vente à prix modéré » (S.E. Mahamadou Issoufou). Une nouvelle qui vient à point nommé et devra dissiper quelques inquiétudes. La politique budgétaire devra jouer un rôle majeur pour financer ces mesures et atténuer le choc.

De quelle réserve financière le pays dispose-t-il pour faire face à une crise aussi violente ?

L’ensemble des mesures précédemment citées représentent, selon S.E. Mahamadou Issoufou, un coût estimé à 597 milliards de FCFA.

La crise du coronavirus amène évidemment à poser cette question : si un pays doit soutenir ses entreprises, son activité, les salariés qui perdent leur emploi, alors que la production et les recettes fiscales chutent, de quelles réserves financières dispose-t-il ? Selon Patrick Arthus, « la plus évidente est bien sûr sa capacité à accroître son endettement public, qui est faible dans certains pays qui ont déjà des finances publiques fragiles ». Au Niger, l’encours de la dette publique en 2018 est ressorti à 2.523,4 milliards de FCFA, soit 48,9% du PIB. Pour l’année 2019, ce ratio est projeté à 50,8% du PIB, dont 35,9% du PIB pour la dette extérieure et 14,9% pour la dette intérieure (Rapport économique, social et financier du projet de budget 2020). Ce qui donne donc des marges de manœuvres au gouvernement. Les moratoires sur le remboursement des dettes constituent aussi une aubaine. A titre d’illustration, la BOAD lui en a accordé pour un montant de 13,2 milliards de FCFA.

L’assouplissement de la politique monétaire peut compléter également les efforts budgétaires, d’autant plus que la plupart des pays de la zone UEMOA connaissent une inflation à un chiffre. Ainsi, la BCEAO a décidé d’augmenter de 340 milliards de FCFA le volume de liquidité injecté chaque semaine sur le marché monétaire en faveur des banques pour le porter à 4750 milliards de FCFA.  L’ensemble de ces mesures soulignent l’engagement des autorités à jouer leur rôle et à soutenir les citoyens ainsi que les entreprises dans cette période difficile.

Si la crise du Covi-19 a révélé le meilleur de nous-même : forte capacité à coopérer et être solidaires pour protéger la santé de la population et les économies, il faudra alors tirer les meilleurs enseignements et les mettre à profit une fois la crise terminée.

Tirer les leçons de la crise du Covid-19

Chaque crise, au-delà d’être une épreuve, constitue un moment propice à la méditation, à la remise en cause, ne serait-ce que partiellement, de notre mode de fonctionnement.  Selon Kako Nubukpo, Économiste, « cette période constitue peut-être une occasion inouïe pour le continent de renoncer aux discours néolibéraux des bailleurs de fonds qui nous ont conduits à négliger la construction d’États dignes de ce nom et celle de secteurs clés (santé, éducation…) dans le cadre des programmes d’ajustement structurel et de leurs multiples avatars récents. Nos dirigeants devraient comprendre que le discours de leurs collègues occidentaux est – et a toujours été – à géométrie variable. Aujourd’hui, les gardiens intraitables de l’austérité se montrent soudain plus pragmatiques, loin de leurs propos habituels sur les urgences de « l’équilibre budgétaire » et de « la stabilité monétaire ».

Face à la faiblesse de nos économies, de nos systèmes de santé, éducatifs…, il y a lieu de changer d’approche, de changer de vision sur la marche économique à adopter. A l’image de la population occidentale qui jouit de conditions de vie décentes, son homologue nigérienne, et africaine de manière générale aspire aussi à la même chose, voire davantage. Il y a donc urgence à mobiliser les moyens nécessaires. Ce qui suppose de faire évoluer les critères de convergence pour mieux prendre en compte les besoins de la population africaine et exclure la Santé et l’Education, par exemple, de la règle des 3% de déficit et 70% d’endettement pour les infrastructures.

Par ailleurs, même s’ils ont un coût, les soins de qualité doivent être accessibles à tous, sans condition de revenu, de parcours ou de profession. Car, la santé et l’État-providence sont des biens précieux, des atouts indispensables pour un pays, qu’il faut absolument construire et préserver. Pour ce faire, chaque citoyen doit s’acquitter correctement de ses impôts et recourir à l’endettement (productif) si besoin pour renforcer la puissance publique et doter le pays des « outils » indispensables à son développement. Pour assoir la confiance entre gouvernants et leurs administrés, les premiers doivent impérativement faire preuve d’une grande transparence et rigueur (ce qui est différent de restriction) dans la gestion des affaires publiques et promouvoir la méritocratie et la culture d’excellence dans nos Etats afin d’apporter de réponses intelligentes à nos défis.

En définitive, les mesures conjoncturelles prises pour contenir l’épidémie du Covid-19 sont sans doute bienvenues. A court et moyen terme, il faudra tirer les leçons de son impact, adopter une vision propice au développement du Niger, voire de toute l’Afrique. Ce qui suppose de s’attaquer avec la même détermination, la même énergie, tous les obstacles à l’émergence de nos Etats. « Nous sommes un peuple résilient qui a connu et surmonté beaucoup d’épreuves », dixit Mahamadou Issoufou. Nous pouvons encore être plus résilients si nous mettons tout en œuvre pour trouver une réponse structurelle aux défis du développement :  renforcer les services publics de base, construire une redoutable machine à matière grise en investissant massivement dans la santé et l’éducation…. C’est un défi dont nous devons être conscients si nous voulons devenir compétitifs dans un monde où ces secteurs vont devenir plus que jamais les moteurs de la puissance et de l’influence d’un pays, et surtout pouvoir faire face aux crises à venir, quelques soient leurs natures. En attendant, je vous exhorte, mes concitoyens, à adopter les mesures édictées par les autorités pour éviter la propagation du coronavirus dans le pays. Qu’Allah nous protège.

Adamou Louché Ibrahim

Analyste économique

@ibrahimlouche

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