Entretien avec Pr Salim Mokaddem : Décryptage de la tentative du coup d’Etat au Niger

             

 

 « Les Forces de défense et de sécurité sont au service de l’État de droit», déclare  Pr Salim Mokaddem

 

Le Professeur agrégé de philosophie, Salim Mokaddem, est un observateur engagé de la vie politique au Niger, depuis plusieurs années. Pour lui, la récente tentative de coup d’État est à condamner, sans réserve. L’expérience historique des États africains a fait, naguère, des Forces de défense et de sécurité (FDS) une figure régulatrice ou médiatrice entre le peuple et l’État de droit, à l’ère des partis uniques. De nos jours, les FDS ont changé, les temps aussi. Le renforcement des institutions est, désormais, à l’ordre du jour. Lisons ce décryptage du Pr Salim Mokaddem sur le rapport entre l’armée et la République.

Niger Inter Hebdo : Quelle est votre réaction à la récente tentative de coup d’État avorté au Niger ?

 

Pr Salim Mokaddem : Cette violence inopinée, illégitime, commanditée par des personnes civiles et militaires irresponsables et abusives, ne tenant pas compte de la loi et du principe de réalité, fait suite à des propos racistes extrêmement violents tenus par des personnes malades, dans tous les sens de l’expression, sachant très bien jouer de cette objection d’irresponsabilité quand cela les arrange, est à condamner, sans réserve. Et, effectivement, ce putsch arrêté par la vaillance et le professionnalisme de la Garde présidentielle et la dignité des Forces de défense et de sécurité (FDS) légitimistes,  a été vigoureusement condamné et indexé négativement par tous les citoyens nigériens, toutes les démocraties du Monde, toutes les chancelleries internationales, toutes les gouvernances, et tous les responsables politiques conscients et responsables qui ont fait montre, du fait de leur venue lors de l’investiture, de leur soutien au respect des lois et de la constitution républicaine. À cette occasion, ce coup raté aura permis de démontrer, s’il en était besoin, que le temps des coups d’État et des tentatives de prise de pouvoir par des rapports de force illégitimes, contre le droit des peuples et au mépris des lois de la République, est définitivement révolu. Ces quarterons d’officiers et de sous-officiers, et les rares personnalités civiles les ayant soutenus, alors qu’elles ont pourtant bénéficié des largesses tolérantes de la République, ne font que renforcer le désir de démocratie des Nigériens, de dialogue républicain, de renforcement de l’État de droit : ce besoin de paix, de droit, de libertés garanties par les lois et la constitution, est au cœur des aspirations du peuple nigérien, et de tous les peuples africains épris de libertés démocratiques et républicaines.

Niger Inter Hebdo : Comment le pouvoir républicain, au Niger, pourrait-il améliorer ses relations avec les FDS ?

           

 

Pr Salim Mokaddem : Cette question relève à la fois de la généalogie et de l’histoire : quels sont, au juste, les actes de fondation et les logiques de naissance des FDS, au Niger ? Pour faire simple, le passé colonial du Niger, le rôle de l’armée pour protéger les intérêts des pays ayant donné clé en mains l’indépendance en 1960 au pays, le système Foccart, la lutte contre le communisme après la conférence de Bandung, le contrôle des matières premières, l’ouverture du discours de la Baule et la poussée démocratique et populaire de l’après discours de La Baule qui a débouché sur la Conférence Nationale (1991), ont donné aux FDS une forme politique qui est encore présente dans le rôle qu’on veut lui faire jouer actuellement. À savoir, être une figure régulatrice ou médiatrice entre le peuple et l’État de droit ; seulement, malgré les récents épisodes qui ont mené le PNDS-Tarayya au pouvoir en 2011, et la tentative ridicule de faire basculer l’État de droit dans le chaos afin de faire intervenir les FDS, il est impossible de leur faire rejouer un scénario qui ne peut certes plus avoir le même sens que sous l’ère désuète des partis uniques. L’époque n’est plus à la dictature d’État et à l’autocratie au Niger ; et croire que l’histoire peut se répéter, ici ou là, et en particulier au Niger, ou, pire, qu’elle pourrait régresser radicalement, participe d’une erreur d’appréciation politique et critique tout à fait étonnante. Les militaires et les policiers aujourd’hui sont des acteurs politiques de premier choix : ils savent que le droit et la constitution légitiment leur mission, leur fonction et leurs valeurs. À la différence de mercenaires ou de chefs de gangs, le don de soi pour des valeurs républicaines et pour préserver la paix, la sécurité, l’ordre social, contribue à façonner des déontologies et des éthiques humanistes pour les FDS ; elles savent qu’elles n’ont de sens que dans le cadre de missions humaines, républicaines, afin de garantir la paix, la stabilité, la cohésion et le vivre-ensemble propre aux sociétés et aux États républicains. Les FDS ne sont pas des forces mortes qui n’auraient pas conscience de leur rôle historique et politique dans un monde multipolaire et globalisé ; elles sont au contact d’autres armées et de diverses polices du monde entier qui portent aussi avec elles des valeurs humanistes et juridiques de protection des populations et de sécurisation des frontières, des campagnes et des villes. Les familles des FDS ne sont pas non plus à oublier car elles communiquent des valeurs de paix, de loyauté, de fidélité aux engagements moraux et de dignité propre aux soldats et aux policiers du Niger. De plus, les officiers et les sous-officiers ne sont plus des têtes brûlées sans culture et sans sagesse ; ces corps sont formés, ici et là, à la stratégie, à la réflexion humanitaire, à la déontologie et à l’éthique des conflits et des combats. Retourner ses armes et ses techniques contre l’État de droit participe d’une tératologie archaïque et presque démente, dans la mesure où la modernisation des FDS et leurs engagements supposent justement l’adhésion totale et entière aux valeurs du droit de la guerre, des codes d’honneur et de l’éthique de la protection de la paix, de l’ordre républicain et des libertés constitutionnelles. En ce sens, la formation des FDS, leur dialogue constant avec les gouvernants, les conscientisations continues de leur mission, et leur engagement au combat et dans le quotidien de leur mission républicaine, tout cela détermine une interrelation permanente et dialectique avec le politique. Les FDS sont au service de l’État de droit et non pas de volontés tyranniques et capricieuses de quelques politiques égarés ou de nostalgiques de la dictature militaire toujours vouée à rencontrer ses impasses dans l’absence de buts et de projets politiques viables. Les grands Empires du passé ont vécu, car ils ont compris qu’il fallait transformer leur force en droit pour pouvoir perdurer dans le temps et l’espace. Si la politique est la guerre poursuivie par d’autres moyens que la guerre, pour reprendre l’adage de Clausewitz (qui a perdu toutes ses batailles), c’est bien parce que ses moyens ne sont pas ceux du meurtre de civils et du renversement de pouvoirs légitimes par des putschs sans avenir autre que l’attente d’autres putschs les renversant à leur tour. Il suffit de regarder l’histoire du Niger pour se convaincre que toute politique militaire violente n’est que régressive et retard désastreux pris sur l’émergence économique et sociale.

Niger Inter Hebdo : On a l’impression que l’actualité impose, déjà, deux chantiers au Président Bazoum : la gestion des relations avec l’opposition politique et la gouvernance des FDS. Qu’en pensez-vous, Professeur ?

 

Pr Salim Mokaddem : L’actualité n’est jamais là où on pense qu’elle est : l’opposition politique est-elle en accointance avec les FDS et les FDS sont-elles tentées par l’aventurisme politique ? Je laisse les considérations de prospective politique et les commentaires de l’opinion dans le secteur ombreux qui est le sien. Les chantiers du Président Bazoum sont suffisamment explicites et explicités dans son Discours d’investiture qui a marqué les esprits et convaincu, jusques et y compris, ses opposants de circonstance. Aussi, l’opposition ne peut qu’attendre les actes et les réalisations du Programme du Président pour jouer son rôle constructeur et positif de juge critique de la cohérence et de la pertinence du programme et de ses réalisations. Il faut laisser au temps de l’action le temps de la réflexion qui lui est idoine ; en l’occurrence, l’opposition légitime, celle qui joue le jeu de la démocratie parlementaire, et non pas celle qui pense que le chaos est une façon de conquérir le pouvoir brutal et destructeur, l’opposition qui, par le discours et la confrontation des idées et des pratiques, construit l’espace de la controverse et de l’opinion publique a un rôle crucial dans l’avenir du jeu démocratique. Faire le jeu dangereux des paris sur le Diable de la division en espérant que, par les armes et la violence, on puisse conquérir par la force l’État, et non pas par la règle du Droit, est une façon de se méprendre sur le sens de l’action politique, qui requiert toujours art du dialogue, confrontation des idées, éthique de responsabilité et travail constant pour éduquer le citoyen par l’information et la communication ajointées à des valeurs et à des idéaux compatibles avec l’esprit de la loi et de la Constitution. Aussi, le Président Bazoum peut compter sur le besoin de paix et de sécurité de la société civile et sur la maturité politique du peuple nigérien qui n’en peut mais des aventuriers brutaux de la violence meurtrière et racistes. Les FDS sont au service du peuple qui a élu le Président, sur la base de son programme humaniste et positif et non pas sur la revendication fasciste et xénophobe de quarterons plébéiens et quelque peu corsaires voulant empêcher le jeu libre et républicain de la démocratie de fonctionner dignement et pour le Bien commun. Vouloir la discorde et la division, au risque de l’éclatement de l’unité nationale et de la souveraineté de l’État, garant de la volonté du peuple, n’est pas faire de la politique constructive et progressiste. C’est bien plutôt confondre le désordre de ses pulsions destructrices et mortifères avec l’ordre républicain, qui garantit toujours l’exercice de la liberté populaire, dans un cadre sécurisé et légalement reconnu comme étant juste et légitime. Car cet ordre républicain détermine, au vrai, l’expression du Bien que désire et réalise, concrètement, le peuple dans son acte continu et permanent de poursuite de l’élaboration d’un État de droit et d’une société civile, unis, indistinctement, vers un même idéal. À savoir, celui qui les fait converger, ensemble, dans la paix et l’harmonie, construites patiemment, au jour le jour, vers une amélioration continue et effective de ses conditions matérielles d’existence sociale.

Ces chantiers de construction, amorcés, initiés et réalisés en partie par SEM Issoufou Mouhamadou, sont ceux qui donnent vie et dignité à une action politique conséquente, portant l’espoir et l’horizon d’avenir du peuple nigérien, et ils sont incarnés dans la politique de Renaissance voulue par le successeur du bâtisseur du Niger. Nul doute que le Président Mohamed Bazoum fera de ces défis d’avenir une architecture à la mesure des besoins des Nigériens et de la confiance qu’ils ont mis dans son intégrité morale et sa volonté politique de consolider l’État de droit visant à garantir et à protéger les libertés républicaines de tous les nigériens.

Propos recueillis par  André Marie POUYA

Niger Inter Hebdo N°16

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