Monsieur Marou Amadou, Ministre de la justice, Garde des Sceaux a bien voulu accorder à Niger Inter Magazine cette grande interview exclusive où il a abordé des questions brûlantes de l’actualité notamment les lois sur la cybercriminalité et les interceptions des communications électroniques, le scandale du ministère de la défense, sa relation difficile avec le SAMAN, sa mission au ministère de la justice, son avenir politique et ses convictions à l’épreuve du pouvoir. C’est sans tabou et dans son franc-parler habituel que le Ministre et le citoyen Marou s’est confié à nous à travers cette interview fleuve.

Niger Inter Magazine : Selon une enquête du réseau panafricain indépendant AFROBAROMETRE sur l’accès à la justice publié en 2017, le Niger occupe la première place en Afrique de l’Ouest. Monsieur le Ministre, quelle a été votre réaction après avoir eu connaissance de ce résultat très flatteur pour notre pays ?

Marou Amadou, Ministre de la justice, Garde des Sceaux © NigerInter.com

Marou Amadou : Merci d’abord pour cet entretien. Pour répondre à votre question j’avoue qu’après le résultat de l’enquête d’AFROBAROMETRE nous étions animés par un sentiment de fierté et de satisfaction en ce sens que ce rapport illustre bien qu’il est possible de changer les choses en 9 ans dans un pays. Et ce, d’autant plus que ce n’est ni un journaliste du Niger, ni une ONG de quartier qui a publié l’enquête mais bien AFROBAROMETRE qui est un réseau indépendant reconnu pour le caractère scientifique de ses enquêtes. Comme vous le savez, L’AFROBAROMETRE qui a pour devise « Donner une voix au Peuple », est un réseau de recherche panafricain et indépendant qui conduit des enquêtes sur les attitudes du public envers la démocratie, la gouvernance, les conditions économiques, et des questions connexes à travers l’Afrique. Au Niger, c’est le Laboratoire d‘Etudes et de Recherches sur les Dynamiques Sociales et le Développement local (LASDEL), unité de recherche indépendante en sciences sociales qui est le partenaire d’AFROBAROMETRE et qui coordonne toutes les enquêtes.

Niger Inter Magazine : Les conclusions de cette enquête étaient passées presque inaperçues. Il n’y a pas eu assez de débats autour de cette enquête. Que s’est-il passé ?

Marou Amadou : J’étais vraiment gêné, car si le Niger était dernier, on aurait là à s’en faire. Pour mettre en contexte les circonstances dans lesquelles j’ai appris qu’il y a eu cette enquête, c’est quand un ami m’a dit que la justice nigérienne est corrompue. J’ai protesté et je l’ai mis au défi de faire des recherches et m’amener les preuves. Et c’est justement la même personne qui a retrouvé dans ses recherches cette enquête d’AFROBAROMETRE. Quand je l’ai parcourue, j’ai effectivement trouvé que sur la confiance dans les tribunaux, le Niger est premier en Afrique de l’Ouest ; sur la perception de la corruption le Niger est à 23%, c’est-à-dire 77% de satisfaction des nigériens qui estiment que la qualité de la justice s’est améliorée, alors qu’en 2012 chacun se rappelle de l’ouverture des états généraux de la justice où le président de la République n’était pas assez content, il s’indignait des 53% ou 56% du taux de perception de la corruption. C’est justement une prouesse si de 2012 à aujourd’hui on est arrivé premier en Afrique de l’Ouest et 8ème en Afrique en matière d’intégrité de son système de justice.

Niger Inter Magazine : Comment expliquez-vous cette performance de la justice nigérienne ?

Marou Amadou : Je dirais c’est avant tout une question de volonté politique et de détermination. Un grand juriste français Samuel M avait déclaré à l’occasion des états généraux de la justice que la justice nigérienne est en voie d’innovation plus que beaucoup de pays européens.  Il y a certes des défis à relever mais je pense que si nous persévérons, notre pays pourrait davantage se hisser au sommet.

Niger Inter Magazine : Selon la même enquête d’AFROBAROMETRE à propos de la lenteur judiciaire, le Niger n’est pas en bonne posture avec 68% des personnes questionnées trouvant les délais de procédure longs. Qu’avez-vous entrepris, Monsieur le Ministre pour inverser cette tendance ?

Marou Amadou : Je consens, c’est même un constat populaire que la justice est lente au Niger. Mais il y a des explications : les effectifs des magistrats et des greffiers sont très insuffisants. On devrait avoir environ 1500 magistrats mais nous avons moins de 500. On devrait avoir plus de 3000 greffiers, mais on a également environ 500. En plus de l’insuffisance des effectifs, certains acteurs de la Justice ne font pas montre d’engagement personnel. Et c’est conscient du travail à abattre que notre gouvernement a multiplié pratiquement par trois (3) les avantages des magistrats pour nous assurer  que les magistrats sont dans des conditions acceptables pour rester intègres et honorer leurs engagements. Le cadre juridique, nous l’avons totalement reformé, même les opposants nous le reconnaissent. Et c’est deux choses qu’il vous faut avoir : un cadre juridique réformé et des juges fiables. Nous avons créé l’Ecole de Formation Judiciaire du Niger (EFJN) qui lance un recrutement chaque année d’au moins 50 auditeurs de justice qui sont appelés à devenir magistrats. C’est vrai qu’il y a deux ans nous avions été bloqués par le Syndicat des magistrats qui avait contesté les conditions d’accès à l’école de magistrature. Mais enfin, l’opinion publique est témoin que la Cour Constitutionnelle nous a donné raison et nous allons bientôt  relancer ces concours pour recruter et former selon les moyens disponibles des magistrats afin de  relever le défi de la couverture judiciaire que nous venons d’évoquer plus haut. Il nous faut  donc redoubler d’efforts, il nous faut, peut-être, recruter chaque année au moins 200 magistrats.

Nous avons reformé la carte judiciaire de notre pays. On a créé 27 tribunaux dans les anciens postes administratifs devenus départements et des tribunaux communaux dans toutes les communes du Niger de sorte que nous sommes aujourd’hui à environ 64% du taux de couverture judiciaire. Et je dois avouer qu’il existe aujourd’hui encore des localités où des citoyens doivent parcourir jusqu’à 200 km ou au minimum 70km pour rencontrer leur juge naturel. Cela n’est pas acceptable. C’est pourquoi nous travaillons pour relever ce défi. Le Niger n’est pas un terrain de football. En matière d’espace, le Niger est un sous-continent et la justice joue un rôle important pour assurer la cohésion et la paix civile dans un pays, même si elle a un coût. Et je le dis, ce coût, l’Etat doit l’assumer parce que c’est un domaine régalien. Je salue au passage nos partenaires qui nous appuient notamment l’Union Européenne pour le renforcement de l’Etat de droit. Il appartient donc au gouvernement de prendre toute les dispositions pour que la justice soit garantie car, quand la justice est garantie tout est garanti. Comme on le dit, si la justice n’a pas de prix, elle a un coût. La justice est la pierre angulaire de l’état de droit, de la bonne gouvernance et du développement socioéconomique dans un pays. Par conséquent,  il faut y mettre les moyens pour que notre pays puisse être compté parmi les grands pays au monde.

Niger Inter Magazine : Ce qui entache la gouvernance au Niger, à en croire une forte opinion des Nigériens c’est la corruption malgré l’engagement du président de la République pour freiner ce fléau. Peut-on savoir ce qui est fait au niveau de votre département pour lutter contre la corruption dans le milieu judiciaire et également au niveau national en ce sens que la justice constitue le moyen de répression par excellence contre des indélicats de tout acabit ?

Une vue du Conseil Supérieur de la Magistrature

Marou Amadou : Je dois vous dire que quand je suis arrivé au ministère de la justice en 2011, ma première préoccupation,  c’était comment m’attaquer à la corruption en milieu judiciaire. C’est ainsi que, dès mai 2011, nous avons institué par arrêté un bureau ‘’informations, réclamations de lutte contre la corruption et trafic d’influence en milieu judiciaire’’. Cela a suscité des contestations, nous avons reformé et c’est ainsi que la ligne verte a été effective le 13 août 2011 et lancée officiellement par le Premier ministre. Ce qui traduit notre engagement à combattre toute forme de trafic d’influence en milieu judiciaire car à l’époque il faut le souligner la justice était réputée très corrompue, le personnel politique faisait du trafic d’influence pour bloquer l’issue des procès ou les contrarier. Je dois préciser que la ligne verte est devenue aujourd’hui un organe indépendant créé désormais par décret et nous avons totalement reformé l’inspection générale des services judiciaires en motivant conséquemment les magistrats qui y travaillent de sorte que cette inspection est devenue plus forte et les magistrats veulent désormais y être parce que les conditions ont été nettement améliorées. Les magistrats qui travaillent à l’inspection générale des services ne perdent aucun avantage par rapport à leurs homologues des hautes juridictions. Au plan national, sur instruction du Président de la République, nous avons créé dès juin 2011 la Haute autorité de lutte contre la corruption et infractions assimilées (HALCIA), au début par décret puis par une loi qui renforce ses prérogatives et son personnel et ça donne également des résultats. Et en plus de l’inspection générale des services, la Cellule Nationale de Traitements des Informations Financières (CENTIF) renseigne sur les informations financières et blanchiment des capitaux, toute forme de criminalité financière et trafic d’armes de destruction massive sans compter qu’au niveau de chaque ministère vous avez une inspection des services. Bref tous ces services concourent au bon fonctionnent des services étatiques conformément aux lois et règlements de la République sans que les fonctionnaires qui les animent ne soient corrompus  ou des gens qui détournent l’argent public. Cela s’est ressenti bon an, mal an dans notre classement au niveau de l’indice de perception de la corruption dans le monde de Transparency International. Il y a des efforts à faire et je suis convaincu que les efforts que nous sommes en train de faire, donnerons des résultats. Quand vous faites des réformes, c’est dans la durée que ces réformes s’exprimeront en résultats. Et comme on le dit, il n’y a pas d’hommes forts, il n’y a que des institutions fortes et nous sommes en train de les construire. Et comme vous le savez depuis l’indépendance du Niger, c’est seulement sous la 7ème République que vous avez une Cour de cassation qui traite des affaires judiciaires, un Conseil d’Etat chargé de l’ordre administratif, une Cour des comptes effective telle que prévue par la constitution qui fonctionne normalement, une Commission nationale des droits humains qui fonctionne de manière totalement indépendante selon les principes de Paris. C’est dire que le Niger d’aujourd’hui est plutôt assis sous des institutions fortes même si par ailleurs je conviens qu’il faudrait également de la volonté politique, des hommes imbus des valeurs pour faire bien fonctionner les institutions.

Niger Inter Magazine : Le Niger vient de se doter des lois sur la cybercriminalité et sur l’interception des communications électroniques. D’aucuns pensent que ces deux lois sont liberticides. Que répondez-vous ?

Marou Amadou : Je dis tout de suite que nos pourfendeurs à propos de ces lois quels qu’ils soient ont tout faux. Comme vous le savez, il n’y a pas de liberté absolue. Je réaffirme ici que je suis un militant des libertés. Je dirais que nos détracteurs devraient plutôt nous féliciter au lieu de chercher à nous lyncher pour avoir donné un cadre juridique à l’expression des libertés. A chaque fois que la Constitution a institué une liberté, elle dit qu’elle s’exercera conformément aux lois y compris la loi sur les interceptions des communications électroniques qui a été prévue par l’article 29 de notre constitution. Mais ce qui est choquant, ce n’est pas que l’opposition politique ou les acteurs de la société civile aient crié au scandale, je conviens avec eux que les correspondances, la vie privée, le domicile doivent être inviolables. En effet, ils doivent l’être, c’est cela le principe mais sous réserve que les citoyens qui doivent en jouir ne portent pas atteinte à la paix civile et à la liberté des  autres, car ta liberté s’arrête là où commence celle des autres. Ce qui est choquant pour moi, c’était d’entendre certains médias internationaux manipuler mes propos en disant à l’opposition que j’ai dit qu’elle est écoutée par le gouvernement. Ce que j’ai dit c’est qu’historiquement depuis le temps des royaumes ou empires  à aujourd’hui, l’écoute était le fait du prince, les écoutes téléphoniques sont consubstantielles à tous les Etats du monde. Si quelqu’un l’ignore avant 2013 je comprendrais. Mais depuis Edward Snowden (NDLR : ancien employé de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la National Security Agency (NSA) qui a révélé l’existence de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques), c’est connu que même les grandes démocraties qui ont tendance à donner des leçons procèdent à des écoutes. Peut-être que j’aurais dû dire «  nous craignons d’être écouté alors nous sommes tous écoutés ». Cela aurait mieux reflété le caractère impersonnel de ce que je voudrais dire. Nous craignons d’être écoutés, nous le sommes déjà ! Dans une démocratie, il  convient nécessairement de  les organiser et cela pour savoir qui écoute qui et comment cela doit se faire dans le respect de certaines exigences. Et l’autre grief qui nous est fait par certains média, c’est de dire que c’est l’exécutif qui va désormais écouter les gens. Je renvoie plutôt ces média à la loi de juillet 1991 sur les interceptions des communications téléphoniques en France, je les renvoie également à la loi du 24 juillet 2015 sur les interceptions des communications électroniques en France. Elles sont ordonnées par le Premier ministre de ce pays.

Les Etats-Unis ont eux aussi le ‘’patriot act’’ (NDLR : Loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme votée par le Congrès américain suite aux attentats du 11 septembre) et tout le monde le sait. Peut-être que les gens attendent un 11 septembre chez nous, si j’ose dire, pour admettre que la sécurité, c’est important et que la liberté est relative. Je ne mets pas en conflit ces deux valeurs fondamentales dans un Etat démocratique mais je dis qu’il faut les concilier dans une loi. Le projet que j’ai offert définit dans quelles circonstances l’exécutif peut autoriser des interceptions administratives de sécurité. A en croire certains,  c’est comme si on a retiré au juge sa prérogative pour donner à l’exécutif alors qu’il n’en est rien dans la mesure où le juge reste toujours compétent dans les affaires pénales dont il est saisi. Ce qu’il faut retenir pour la défense et la sécurité de notre pays, pour sa souveraineté, il est évident que l’exécutif reste le mieux alerte sur les menaces à notre sécurité. Et je dois préciser à l’endroit de nos détracteurs que je me suis inspiré des pays totalement démocratiques pour élaborer ce projet de loi voté par le parlement. Cette loi dit en substance que si les intérêts fondamentaux de notre pays sont menacés, le Président de la République à la demande du Premier ministre, à la demande du ministre de l’économie et des finances, à la demande du ministre de l’intérieur ou du ministre de la justice peut autoriser ces interceptions si elles sont justifiées et proportionnelles. Je dois préciser également que les communications relatives à la vie privée des citoyens, au travail ne doivent pas être transcrites. Et c’est pourquoi il est mis en place une commission indépendante de contrôle des interceptions administratives de sécurité. En cas de manquement le Conseil d’Etat est là également pour statuer en cas de violation de la loi.

Nous, au Niger, nous avons dit que, c’est même l’homme qui a le plus de légitimité à savoir le Président de la République qui peut autoriser cela. Je dis que le Niger est un pays démocratique et que le parlement nigérien est en droit d’adopter des lois comme il l’entend. Je ne prétends pas que nos textes sont parfaits, ils sont plutôt perfectibles. Bien avant cette loi, celle relative à la cybercriminalité avait également fait couler beaucoup d’encre et de salive. Pourtant à l’épreuve des faits jusqu’ici les gens ont toujours été condamnés avec sursis malgré la gravité de leurs actes et la lourdeur des peines selon la loi. Cela veut dire que les juges tiennent au fait que la liberté soit la règle. Et souvent ce que les gens ignorent, c’est le procureur qui laisse les gens rentrer chez eux depuis la police judiciaire. Quand nous avons fait les vérifications, seuls trois personnes ont été mises en mandat dépôt depuis que cette loi a été adoptée pour des infractions que les juges ont trouvées extrêmement graves. Je constate qu’on est dans l’exagération et la manipulation des consciences pour nous empêcher de légiférer dans l’intérêt bien compris de notre pays. Tout se passe comme si d’aucuns ne voudraient pas qu’on fasse ce qui se fait ailleurs pour la préservation de la paix et la sécurité nationale.  Mais je dis que nous veillerons à ce qu’il y ait des lois qui concilieront les libertés et l’avenir de notre pays comme cela convient dans un pays de liberté.

Niger Inter Magazine : Les relations entre le Syndicat autonome des magistrats du Niger (SAMAN) et vous sont difficiles. Le SAMAN vous a reproché récemment des manquements dans les nominations des cadres et magistrats, et vous reproche une ‘’outrageante immixtion dans les affaires judiciaires’’. Quelle est votre réaction sur ces allégations ?

 Marou Amadou : Il m’arrive de réagir ou répondre aux attaques de ce syndicat, devenues répétitives, qui ne m’a guère fait des concessions et ce,  malgré ma bonne volonté et ma détermination pour une bonne administration de la justice. Je ne voudrais pas ajouter de la polémique à la polémique.  Je pense avoir répondu dans une déclaration de presse point par point à toutes les allégations du SAMAN à notre encontre. Ils nous ont accusé d’avoir nommé une vice-présidente au tribunal du commerce, ils ont accusé de ne pas leur donner les projets qui doivent être débattus au Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) à temps, ils nous ont accusé des sanctions déguisées à travers ce même organe qui est constitutionnel  et ils nous ont également accusé d’immixtion dans des affaires judiciaires et d’avoir nommé un Secrétaire général adjoint au Ministère de la justice, d’avoir organisé un « concours maison » qui aurait permis de désigner deux agents du ministère pour aller suivre une formation. Sur toutes ces questions j’ai répondu mais je préfère répéter ce que j’ai dit ici dans vos colonnes. J’ai dit qu’ils n’ont aucun argument valable contre la magristrate qui a été nommée vice-présidente au tribunal du commerce

 En ce qui concerne le Conseil supérieur de la magistrature, j’ai l’habitude de dire au SAMAN que c’est un organe constitutionnel chargé d’assister le Président de la République dans la nomination et l’affectation des magistrats du Siège. Leur revendication tendant à le faire diriger par un magistrat de l’ordre judiciaire nécessite une réforme de la Constitution. Il importe toutefois de savoir que le CSM est composé de plus de 80% des magistrats.  De ce point de vue, j’ai la conscience tranquille. A propos de ce que le SAMAN considère comme des sanctions déguisées, pourquoi il ne saisirait pas le Conseil d’Etat s’il estime qu’il y a irrégularité. C’est aussi cela la séparation des pouvoirs. Je le dis clairement, à cause des lettres ou communiqués du SAMAN, je ne renoncerai pas à mes attributions de ministre de la justice. Par rapport au dysfonctionnement de la justice, c’est ma prérogative de vérifier ce qui est à la base du trouble. Je ne m’intéresse pas à comment ils rendent leurs décisions dans les tribunaux. Mais s’il y a un dysfonctionnement, la loi me donne le pouvoir de demander des comptes et éventuellement sanctionner les responsables de ce dysfonctionnement. En cas de dysfonctionnement de la justice, le parlement peut m’interpeler pour savoir le pourquoi. C’est justement parce que la loi me donne ce pouvoir de m’informer en amont sur les raisons du dysfonctionnement de la justice.  Par ailleurs ce que, peut-être, les gens ignorent, au Ministère de la justice les plus grands responsables sont des magistrats qui sont en âge et en expérience les patrons de nos détracteurs. Le Directeur général des affaires judiciaires a été commis de vérifier un dysfonctionnement pour lequel un greffier a été déplacé mais il a protesté qu’il n’était pas responsable du dysfonctionnement. Je mets au défi le SAMAN de prouver le cas où le ministre de la justice a* menacé un magistrat pour une décision qu’il aurait rendue.

Le Ministre Marou Amadou échange avec des prisonniers

Niger Inter Magazine : Vous êtes, sans conteste, le plus jeune ministre à diriger le département de la justice. Si on vous demande de citer une action ou une décision qui a marqué votre passage à ce poste ce serait laquelle ?

Marou Amadou : la question est complexe quand on a duré 9 ans au poste. Pour rendre compte des actions et décisions durant cette mission, il faut à mon avis un mémoire pour en rendre compte. Je ne peux pas choisir entre les grandes décisions ou les grandes actions. Mais s’il faut choisir une seule comme vous le dites alors je dirais que c’est sans doute les Etats généraux de la justice où sous l’autorité du Président de la République nous avions réuni le peuple (en miniature) au Palais des Congrès en novembre 2012 pour délibérer sur l’avenir de notre justice. Ce sont au moins 500 personnes qui  se sont réunies,  professionnels de la justice, universitaires, leaders religieux, chefs traditionnels, acteurs de la société civile,  administrateurs civils et militaires sous le regard vigilant d’observateurs étrangers. Nous avions mis à nu notre système judiciaire, nous en avons débattu sans tabou, dégagé des conclusions et recommandations qui ont éclairé en ce qui me concerne mon action à la tête de ce département. Et je pense que cet événement a fait date et il fera encore date. Nous sommes en train de réfléchir à son institutionnalisation parce qu’à mon sens l’action à la tête d’un département ministériel ne serait que simple action de circonstance si les moyens par lesquels on est parvenu ne sont pas institutionnalisés. Par conséquent, si je dois choisir, je dirais que les états généraux de la justice sont à moins sens l’action la plus emblématique.

Niger Inter Magazine : Vous êtes connu comme acteur de la société civile. Depuis 9 ans vous êtes Ministre de la justice. A l’épreuve des faits, le pouvoir n’a-t-il pas changé l’homme, comme le disent certains de vos anciens camarades ?

Marou Amadou : Ceux qui me critiquent de cette façon, c’est soit ils ne me connaissent pas soit ils ont des raisons d’être subjectifs. Mais, j’avoue c’est une question à laquelle je ne dois pas répondre car, il est difficile de se juger soi-même. Mais je considère que je suis le même citoyen Marou Amadou qui avait dirigé le parlement de la transition (le Conseil consultatif national) d’avril 2010 à avril 2011. Je suis encore le même et je l’espère, sans doute avec plus d’expérience, plus de force qui dirige le ministère de la justice depuis le 21 avril 2011.

En tant que ministre de la justice, avec bien sûr la bénédiction du Président de la République, du Premier ministre et de l’ensemble du gouvernement j’essaie de proposer des mesures de politiques publiques pour qu’il y ait une meilleure justice au Niger et pour ça il faut souvent prendre des mesures qui ne plaisent pas à tout le monde. Alors qu’en tant que Marou leader scolaire ou acteur de la société civile, je choisis mes luttes et mes actions et je les conduit librement (rires).

Et même à l’époque, mes actions ne plaisaient pas à tout le monde même si cela plaisait également à d’autres. C’est la même chose aujourd’hui,  il y a des gens qui disent que j’ai changé négativement mais il y a des gens qui trouvent que j’ai changé mais positivement.

Mais je réponds aux uns et autres que je reste et demeure le défenseur des droits humains fidèle à mes convictions et mes principes d’hier comme d’aujourd’hui.

Le Ministre Marou Amadou avec des magistrats

Niger Inter Magazine : quel est votre avenir politique, autrement dit avez-vous des ambitions politiques ?

Marou Amadou : Je vous rappelle même quand j’étais acteur de la société civile à temps plein, certains m’ont reproché de faire de la politique. Si la politique c’est se battre pour la liberté, pour la justice, je dis que je suis un homme politique. Cependant, je suis non-partisan.

Niger Inter Magazine : Et pourtant certains pensent que si vous n’êtes pas au PNDS-Tarayya, vous êtes au PJD-Doubara…

Marou Amadou : Mais à quel parti on ne m’a pas accusé d’appartenir ? Mon engagement politique ne peut se mesurer à l’appartenance à un parti politique.  Ce qui est le plus important pour moi, c’est de servir mon pays et les causes qui me tiennent à cœur.

Niger Inter Magazine : Quel est votre rapport avec la lecture aujourd’hui ?

Marou Amadou : J’ai l’habitude de dire que si on n’y prend garde, au gouvernement on risque d’être crétin puisqu’on n’a pas assez de temps pour la lecture. J’avoue que depuis le début de Covid-19,  j’ai eu le temps de lire et c’est un bonheur. Mais avant, c’est seulement durant les voyages qu’on a le temps de lire et on n’a pas souvent le temps de finir un livre.

Je pense qu’il faut lire car, l’homme, c’est aussi ses lectures, ses amis, son parcours personnel, les institutions dans lesquelles il aura travaillé.

Niger Inter Magazine : Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Marou Amadou : Le dernier livre que je viens de lire, c’est, Mensonges et Vérités : Une loyauté à toute épreuve de James Comey (NDLR : directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI) du 4 septembre 2013 au 9 mai 2017). James Comey a servi sous Clinton, Bush, Obama et Donald Trump qui a fini par le virer du FBI.

 

 Niger Inter Magazine : Aujourd’hui une des questions brûlantes de l’actualité c’est bel et bien le scandale au ministère de la défense nationale. En tant que ministre de la justice que dites-vous aux Nigériens à propos de ce dossier ?

Marou Amadou : J’étais le premier à réagir sur cette question du scandale de l’audit du ministère de la défense nationale si vous vous rappelez du point de presse que j’ai animé à cet effet. Je demande aux Nigériens de faire confiance à celui qui a commandité cet audit, le Président de la République. Car c’est bien lui et lui seul qui a décidé de cela. J’ai envie de dire au lendemain des douloureux événements d’Inatès, lorsqu’on est venu à la base 101 présenter plus de 70 corps de nos soldats tombés sur le champ d’honneur, aux cérémonies funéraires, je n’étais pas le seul nigérien à avoir vu la grande émotion qui étranglait le chef de l’Etat et à peine un mois après, il y a eu la tragédie de Chinagodar. C’est dans ces circonstances que le Président de la République plus qu’indigné, absolument bouleversé par ces deux événements terribles et sans doute à la lumière de quelques rumeurs qui lui parvenaient a décidé d’en avoir le cœur net, en  ordonnant cet audit.

 C’est une grande première en Afrique et peut-être dans le reste du monde qu’un chef d’Etat et chef suprême des armées ordonne l’audit du ministère de la défense qui, par symbolisme et par essence, est considéré comme le ministère de la grande muette c’est-à-dire du secret absolu. Il a ordonné cela pour savoir qu’est-ce qui marche et qu’est-ce qui ne marche pas. Il l’a fait mais même si on ne peut l’applaudir, on ne peut pas dire que c’est quelqu’un d’autre qui l’a découvert parce que tout simplement dans la conduite de cet audit tout ce que les gens savaient c’est les fuites dans les journaux ou réseaux sociaux en feignant d’ignorer que le chef de l’Etat était mu par une conscience politique aigue  et c’est aussi le seul (puisque c’est lui seul qui en a ce pouvoir) qui a transmis ce rapport d’audit à la Justice. Et depuis, ce dossier fait l’objet d’enquêtes préliminaires par les services compétents de la police judiciaire. Ces enquêtes sont très avancées et la suite finira devant les tribunaux.

Je demande tout simplement à tous les patriotes de soutenir le président de la République pour ce qu’il fait pour le pays et de faire confiance à la justice. Je suis, comme vous le savez, membre du Conseil national de sécurité, donc je connais ce qu’avait été l’engagement du président de la République SEM Issoufou Mahamadou pour recruter les hommes, équiper les forces, les doter des moyens conséquents, les nourrir et les habiller. Quand on est témoin de son engagement et vouloir lui attribuer les déconvenues de cette guerre, c’est vraiment affligeant. Mais je vous le dis c’est l’histoire qui jugera et je suis convaincu que l’histoire rétablira la vérité. Et je voudrais en tant que ministre de la justice dire à mes concitoyens de croire à l’indépendance de notre justice. La justice dira le droit. A la justice il y a trois parties : le parquet qui représente la société, les avocats qui représentent les personnes accusées ou prévenus et la justice est au milieu. La justice suivra en tout état de cause son cours dans la sérénité et dans le respect des grands principes de la justice.

Elle va entendre toutes les parties, elle va juger de ce rapport et des conclusions des enquêtes et rendra justice au nom du Peuple nigérien car c’est bien en son nom que la justice rend ses décisions. Elle le fera sans passion. Elle le fera au nom et sur la base des éléments du dossier mais elle ne fera pas parce que c’est x ou y qui est dedans. La justice c’est des faits, c’est des lois et des intentions. C’est la base de ces trois éléments que la justice rendra sa décision. C’est ce qui se fera dans les cabinets d’instruction et ensuite devant le Tribunal. Que chacun fasse confiance à la justice car elle est DIGNE de CONFIANCE.

Niger Inter Magazine : Quel est votre message particulier aux Nigériens ?

Marou Amadou : J’ai envie de dire à mes concitoyens que je reste et demeure le Marou d’hier qu’ils ont connu en permanente insurrection contre la dictature et avec une philosophie de vie très simple. Dans la poursuite de mes engagements militants, je ne crains rien, je n’espère rien.

Interview réalisée par Elh. Mahamadou Souleymane et Abdoul Aziz Moussa

NigerInter Magazine N° 026 de Juin 2020 

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