Le Sommet sur la paix en Libye, organisé par la chancelière allemande, Angela Merkel, sous l’égide de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) à Berlin, en Allemagne, le 19 janvier 2020, a appelé l’ensemble des protagonistes du conflit à trois actions immédiates : instaurer un cessez-le-feu permanent sur le terrain, mettre fin aux ingérences étrangères et respecter l’embargo sur les armes, décidé par le Conseil de sécurité, depuis 2011. Le paradoxe est que les participants sont en même temps responsables de ces maux ! Valait-il la peine de se livrer à une telle tragi-comédie, dont Libyens et Sahéliens sont les principales victimes ?

Le sommet a réuni, outre le chancelière Angela Merkel, tout un aéropage de parties prenantes au long conflit libyen. Étaient présents les présidents français, Emmauel Macron ; russe Vladimir Poutine ; algérien, Abdelmadjid Tebboune ; congolais, Denis Sassou-N’Guesso qui préside le Comité de haut niveau de l’Union africaine sur cette crise ; égyptien, Abdel Fatah al-Sissi ; turc, Recep Tayyip Erdogan ; le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres ; l’Envoyé spécial des Nations-Unies en Libye, Ghassan Salamé ; le Premier ministre britannique, Boris Johnson, le président du Conseil italien, Giuseppe Conte. Les États-Unis d’Amérique, les Émirats arabes unis, l’Union européenne, l’Union africaine et la Ligue arabe y étaient, également, représentés. Naturellement, les « deux frères ennemis », le Premier ministre du gouvernement de Tripoli, reconnu par l’ONU, et le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, ont fait le déplacement. Les Grands de ce monde étaient là, membres permanents du Conseil de sécurité et autres puissances économiques. Deux absents ont protesté. Le Royaume du Maroc, voisin de la Libye, et qui s’estime à « l’avant-garde des efforts internationaux pour la résolution de la crise libyenne », l’a fait via une déclaration du ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger. En contraste, l’Algérie, restée absente de la scène libyenne jusqu’à la germination, dans la tête de Merkel, de l’idée de ce sommet, est remise en selle dans la diplomatie régionale et internationale. Le sang marocain n’a fait qu’un tour. La Grèce, irritée par les prétentions turques en hydrocarbures dans les eaux libyennes, n’a pas reçu non plus son carton d’invitation, en dépit d’une offensive diplomatique s’étant achevée par un soutien trop affiché au maréchal Khalifa Haftar, juste deux jours avant ledit sommet.

Haftar, fais ta valise !

Que diable Mme Angela MERKEL, chancelière de la République fédérale d’Allemagne, est-elle allée chercher dans cette galère, appelée Libye ? Trois raisons majeures, a priori. La première, d’ordre interne, est la crainte qu’en cas d’aggravation de la guerre dans la patrie de Mammouar Kadhafi, cette digue, déjà fortement ébranlée, ne cède, inondant les pays européens d’une grosse vague de migrants africains. Sa générosité envers les réfugiés syriens, qu’elle a accueillis en grand nombre, en 2015, ne lui a guère porté chance, sur le plan politique. Un élan à étouffer. La deuxième est le reproche fait à l’Allemagne, par les Britanniques notamment, de se contenter d’être une nation forte et riche, qui ne prend pas assez de responsabilités internationales. La troisième est la défense, habile, de ses intérêts nationaux, en feignant rechercher, avant tout, « la paix ». Ainsi, en conviant les deux belligérants au sommet et, surtout, en les plaçant sur un même pied, la chancelière protège ses arrières, quelle que soit, par ailleurs, l’issue de conflit. Et c’est, justement, là que commencent les ambiguïtés de cette médiation. Le sommet est dit « placé sous l’égide de l’ONU ». Seul le Premier ministre devait donc être admis dans la salle de réunion. Son ennemi devait rester dans les couloirs, attendant d’être consulté ou appelé à intervenir. Le fait de les traiter, protocolairement, de façon similaire, équivaut à « lâcher » Fayez al-Sarraj, coupable d’être « faible », face à Khalifa Haftar, qui contrôle, avec ses affidés et divers alliés, environ 80 pour cent du territoire libyen !  S’il y avait eu vote, à bulletins secrets, dans la salle, pour désigner qui doit présider aux destinées de la Libye, Haftar aurait raflé, sans la moindre fraude électorale, au moins, deux tiers (2/3) des voix. Le Premier ministre est trop affaibli pour être, vraiment, « soutenu » encore par la communauté internationale. Mais, personne n’ose lui dire de faire sa valise. La Turquie, qui semble avoir foncé, tête baissée, dans le bourbier libyen, est le seul pays accusé, officiellement, « d’ingérence ». Et tous les autres « intervenants », qui se trouvaient dans la salle ? Les participants n’ont même pas condamné la fermeture, par Haftar, des terminaux pétroliers, intervenue à quelques heureuses de l’ouverture du sommet, et, encore moins, sa prise de Syrte, quelques jours plus tôt ! Les soutiens du maréchal commencent à humer l’odeur enivrante de l’encre qui servira à parapher les contrats pétroliers et de reconstruction de l’après-guerre, sans compter ceux du réarmement et de la formation de l’armée nouvelle…

Berlin, Berlin …

Alors, à quoi aura servi le sommet de Berlin ? À réduire les ardeurs aventuristes de la Turquie ? À lui sauver la mise militaire, face à l’imminence de la prise de Tripoli par Haftar ? À mettre en garde la Russie et la Turquie contre la transformation de la Libye en une « seconde Syrie » ? Un processus bien entamé, avec les mêmes acteurs : Russie, Turquie et combattants syriens. À consacrer l’alignement, tacite mais actif, de la majorité des acteurs centraux de la crise libyenne derrière le plus fort, Haftar ? À consacrer le dessaisissement de l’Union africaine de la plupart des dossiers chauds la concernant ? Les grands pays africains en avaient, déjà, donné l’exemple : dans la querelle concernant le partage des eaux du Nil, qui oppose l’Égypte, dont le président est à la tête de l’organisation panafricaine, et l’Éthiopie, qui en abrite le siège, qui a été choisi pour les premiers arbitrages ? Les États-Unis d’Amérique ! Aux dernières nouvelles, les deux protagonistes se seraient tournés vers … l’Afrique du Sud !

Au total, l’application des trois mesures préconisées par le sommet de Berlin risque de tourner comme une chanson à l’intérieur de la conscience de chaque acteur majeur du conflit libyen : « Dis-moi, ma chère personne, est-ce que je commets, tous les jours, en Libye, les fautes que j’ai condamnées, à Berlin ? » On rirait de cette comédie, si elle ne se jouait sur une scène, rouge du sang des Libyens et des autres Sahéliens. De la tragi-comédie…

Dr André Marie POUYA

Journaliste / Consultant

Niger Inter

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