Initiative M62 : La confusion pointe à l’horizon

C’est avec une profondeur stupeur que l’opinion nationale a suivi l’annonce, il y a quelques jours, sur les écrans de la télévision nationale, de la création d’une milice d’auto-défense appelée « Garkuwar kassa » ou « Bouclier de la nation ». L’annonce a été faite au cours de l’émission « Entretien » de la chaîne de télévision nationale (RTN) qui recevait le 23 juillet 2025, le ministre du commerce et de l’industrie Abdoulaye Seydou, par ailleurs coordonnateur national du Mouvement M62. La stupeur des téléspectateurs est d’autant plus grande que sur le plateau de la RTN, Abdoulaye Seydou est présenté sous ses deux étiquettes : Ministre du commerce et de l’industrie/Coordonnateur du Mouvement M62. Une première à la télévision nationale. C’est la première fois en effet qu’un membre du gouvernement se trouve écartelé dans une telle ambiguïté. Surtout sur un sujet aussi sensible, la création d’une milice d’auto-défense.

 Qui organise ?

Le ministre ou le responsable d’une association privée ? Le ministère du commerce et de l’industrie ou le Mouvement M62 ? La milice s’occupera-t-elle de la vérification des prix sur les marchés ou appuiera-t-elle la défense nationale ? Trop d’ambiguïté autour d’une structure inédite au Niger. Pourtant, tous les grands réformateurs et meneurs de révolution sont unanimes sur le fait que le premier ennemi de la révolution, c’est bien la confusion. Cette confusion de rôle est-elle en train de s’installer dans le processus de la refondation au Niger ? Il faut le craindre. Malgré toutes les alertes, le Mouvement M62 maintient le cap et lance officiellement le processus de recrutement des volontaires dans le cadre de ce qu’il appelle « Initiative citoyenne de défense volontaire de la patrie » dénommée « Garkuwar Kassa ».

 M62 au centre d’une vive controverse

Sans aucun égard pour les avertissements, le Mouvement de Abdouaye Seydou annonce la tenue d’une assemblée générale statutaire et le lancement de l’initiative citoyenne de la création du groupe d’auto-défense « Garkuwar Kassa », structure qui est perçue comme une milice privée. Malgré le caractère périlleux de l’initiative, la cérémonie de lancement est pompeusement placée sous le haut patronage du ministre d’État, ministre de l’Intérieur, le Général Mohamed Toumba. L’une des toutes premières réactions est venue contre toute attente, du Front patriotique pour la souveraineté (FPS), pourtant la première structure de la société civile à faire son apparition aux côtés des généraux de l’armée qui ont renversé le régime de Mohamed Bazoum. « Au cours des dernières 48 heures, de nombreux citoyens en quête d’emplois ont saisi le Front patriotique pour la souveraineté au sujet d’un recrutement dans le cadre de l’initiative citoyenne pour la défense volontaire de la patrie (…) », a relevé le président du FPS dans un communiqué en date du 31 juillet dernier. Dans le même communiqué, le Front patriotique pour la souveraineté (FPS) prend ses distances de cette initiative. « Par la présente, nous tenons à informer l’opinion nationale que nos organisations ne sont, ni de près ni de loin, associées à ce recrutement », a précisé sans ambages, le Président du FPS, Maikoul Zodi.

Dans un autre communiqué, c’est l’Association Transparency international Niger qui met en garde contre le caractère dangereux d’une telle organisation et qui rappelle les milices de très sinistres réputations dans différents pays d’Afrique. Sur les réseaux sociaux, la création de cette sorte de milice est au centre de toutes les polémiques au cours desquelles les activistes s’interrogent sur la justesse d’une telle organisation et aussi sur le protocole de sa création. Pressé par le débat public, le ministre de l’Intérieur a probablement lancé le président de l’ancienne commission des assises nationales, Dr Hamidou Jingarey qui anime un point de presse pour rappeler que la création des organisations d’auto-défense est une recommandation des Assises nationales.

La controverse n’est pas pour autant près de s’estomper. Qui peut comprendre cette démarche ? Est-ce que c’est une organisation privée qui doit prendre la responsabilité de la création d’une milice d’auto-défense ? Quelle garantie d’intégrité une structure privée peut-elle revêtir aux yeux des citoyens ? S’agirait-il d’une structure en appui aux institutions de l’État ou plutôt une force paramilitaire à des fins non encore déclarées ? Pourquoi le ministère de l’intérieur n’a pas pris résolument la responsabilité de procéder au recrutement plutôt que de confier toute la charge à une officine privée, alors que sur toute la ligne, le ministre de l’Intérieur donne l’impression d’être l’autorité morale de cette organisation ?

Ce sont-là autant de questions, spéculations qui ont entouré cette initiative du M62 et qui a fini par être officialisée, le dimanche 3 août dernier. Aux termes de l’Assemblée générale statutaire de M62, la mise sur pieds du groupe d’auto-défense « Garkuwar Kassa » a été lancée en grande pompe sous le discours solennel du ministre d’État, ministre de l’intérieur, Toumba Mohamed.

L’expérience burkinabè

Le 3 août dernier, aux côtés des initiateurs de « Garkuwar Kassa », des figures du mouvement associatif très connues au Burkina Faso, tous de l’entourage du défunt président burkinabè Thomas Sankara. Le Burkina Faso, une référence qui ne fait pourtant pas recette. Si le pays de Sankara a une culture des VDP, milices d’auto-défense et de brigades de veille, il faut dire que ces structures sont loin de faire l’unanimité. Leur parcours a surtout été trop émaillé de dérive, d’abus de pouvoir et d’autres affaires financières.

 Ibrahim Elhadj dit Hima