Face aux attaques terroristes sur le territoire nigérien, une émotion profonde et légitime s’est emparée de l’opinion publique. Dans certaines communes riveraines du fleuve Niger et via une association locale, un appel à l’autodéfense s’est matérialisé. Cependant, cette tentation sape les fondements mêmes de la stabilité nationale et régionale.
Le Mouvement M62 évoque une milice sous le nom de « Garkuwar Kassa » (bouclier de la nation)
Alors que la société civile s’inquiète de l’insécurité grandissante, des annonces faisaient état de l’intention du Mouvement M62 à prendre le relais de propositions précédentes de création de milice citoyenne. Ce nouveau projet, dénommé « Garkuwar Kassa » serait destiné à recruter des jeunes volontaires pour « défendre la patrie ».
A la grande surprise de la majorité de nigériens qui continuent à s’interroger quant à la légitimité et le contrôle de cette initiative, le 3 août dernier à Niamey, l’annonce de la création de « Garkuwar Kassa » se concrétise enfin. Le lancement officiel de l’initiative, placé sous le patronage du ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur, le Général de division Mohamed Toumba, s’est déroulé en marge de l’Assemblée générale statutaire du Mouvement M62.
Risque d’érosion de l’autorité de l’État
Dès lors que des groupes armés sont constitués hors du cadre étatique, comme ce fut le cas avec les PMU en Irak, ils peuvent rapidement se détacher du contrôle gouvernemental, exacerbant les fractures internes et la loyauté conflictuelle.
Les Janjawids au Darfour (Soudan) utilisés par le pouvoir sont devenus responsables de graves violations des droits humains (massacres, viols, déplacements forcés, entre autres). Une logique de milice locale sans cadre légal formel tend à produire des dérives similaires. Elle peut aussi provoquer l’effritement de l’Etat dont l’illustration la plus parfaite est l’exemple de la Libye post‑2011 où l’on a assisté à la multiplication de milices concurrentes qui ont affaibli toute structure centralisée, tout en favorisant la criminalité organisée et l’ingouvernabilité territoriale.
Le précédent nigérien : les Lakurawa
Issu d’un mouvement communautaire dans les années 1990 pour lutter contre le vol du bétail à Tillabéry, le groupe Lakurawa est devenu un acteur armé non étatique majeur, compromettant la sécurité dans l’ouest du Niger et certaines zones du nord-ouest du Nigeria.
La seule voie durable : renforcer les forces publiques encadrées et légales
Actuellement, l’État nigérien préfère investir dans des mécanismes institutionnels : En 2024, près de 10 000 jeunes recrues ont intégré les Forces Armées Nigériennes (FAN) afin de renforcer les capacités de défense nationales.
En juin 2025, M62 a publiquement recommandé au gouvernement de recruter des « soldats communautaires volontaires » en collaboration avec les FDS, mais dans le cadre d’une structure formelle et règlementée. Cette approche préserve le monopole légitime de la violence et maintient l’ordre sous le contrôle de l’État, garantissant des processus de formation, de responsabilité et de supervision civile.
Refuser la poudre aux yeux, renforcer l’État
L’histoire et les contextes régionaux fournissent un avertissement clair : la formation de milices hors cadre institutionnel ouvre la porte à des cycles d’instabilité, d’impunité et de fragmentation sociale. Même si M62 évoque un projet de création de la milice « Garkuwar Kasa », rien n’est encore confirmé sur sa nature réelle, son encadrement ni son indépendance du pouvoir.
Seule une politique de sécurité solide, institutionnelle et respectueuse des droits humains peut garantir la paix sur le long terme. Les Nigériens méritent un État fort, légitime et souverain et non des engagements précaires, dangereux et illégaux.
Oumou Gado