«La convention collective est indispensable pour que les journalistes vivent décemment et effectuent correctement leur métier », déclare Mamane Mamadou Zarami 

  Le lundi 3 mai dernier, la journée internationale de la liberté de la presse a été célébrée. Même si notre pays a perdu deux points cette année, il n’en demeure pas moins que le Niger est 10 ème  en Afrique selon le rapport de Reporteur sans frontière. A travers l’entretien qui suit, Mamane Mamadou Zarami, journaliste de formation, formateur, grand reporteur décrypte la situation de la presse nigérienne, rend hommage à Bechir Ben Yahmed fondateur de Jeune Afrique et donne quelques conseils utiles à ses jeunes confrères face au phénomène de fakenews.

  

Niger Inter Hebo :  Le 3 mai dernier journée internationale de la liberté de la presse a été célébrée. Quelle est votre impression sur l’exercice de la liberté d’expression au Niger ?

 Mamane Mamadou :  Nous sommes de ceux qui ont vécu le journalisme depuis la première République jusqu’à la septième. Par conséquent nous sommes acteurs et témoins de l’évolution de la liberté de la presse au Niger.

Avant de répondre directement à votre question, je crois qu’il est bon d’éclairer nos cadets sur  l’évolution de la liberté de la presse au Niger.

         C’est véritablement  l’année 1990  qui marque la naissance du premier journal d’information et d’investigation privé « HASKE ». Il sera porteur du vent de la liberté de la presse. Depuis la presse écrite connaîtra une éclosion avec la parution d’autres titres comme Le Républicain, Le Démocrate… Cette éclosion de la presse nigérienne découle de plusieurs textes parus à partir de 1991.

-Les actes 20 et 40 de la Conférence nationale Souveraine de 1991 qui proclamaient : « La presse écrite et audiovisuelle sont libres »

-La constitution du Niger de décembre 1999 énonce « toute personne a droit à la liberté de pensée, d’opinion, d’expression, de conscience, de religion et de culte »

-Ordonnances 93-30 et 93-31 du 30 mars 1993 qui stipule : « la presse écrite et audiovisuelle ainsi que la diffusion et l’impression sont libres ».

-L’ordonnance 99-67 du 20 décembre 1999 qui affirme que « l’information est un droit inaliénable pour la personne humaine »

-La loi 2006-24 du 24 juillet 2006 portant composition, organisation, attribution et fonctionnement du CSC.

-Ordonnance 2010-35 du 4 juin 2010 portant régime de la liberté de la presse. Ordonnance qui évite aux journalistes la prison.

-L’ordonnance 2011-22 du 23 février portant charte d’accès à l’information publique et aux documents administratifs

Avec la dépénalisation du délit par voie de presse, aucun journaliste n’est inquiété d’aller en prison  pour avoir injurié ou diffamé un citoyen.

A toutes ces dispositions réglementaires vient s’ajouter la signature en novembre 2011 par le président de la République Issoufou Mahamadou  ‘’la déclaration de la table de la montagne’’. Un texte qui a pour objectif d’abolir les lois sur la diffamation et l’injure publique en Afrique et replacer la liberté de la presse au cœur des discussions.

Ce fut une grande ouverture pour les journalistes. Nombre d’entre nous se sont saisis de cette évolution féconde de la liberté d’expression.

D’autres ont plutôt opté pour la géomancie journalistique.

Malheureusement l’information distillée dans certains médias fait trop souvent appel au dénigrement  plutôt qu’à l’intelligence et à la réflexion.   On aime  le sensationnel, le spectaculaire au détriment de l’information vraie. Une telle dérive, souvent acceptée comme fatale et incurable, remet fondamentalement en cause la mission du journaliste. La clause   de conscience est devenue un droit virtuel. Les journalistes sont perméables aux pressions, à l’argent.  Certains prennent le risque de parler des choses qu’ils ne connaissent pas parfois.

          Beaucoup de ces historiens du présent ne daignent respecter les limites entre les faits, l’analyse et le commentaire. Si un journaliste ne sait pas distinguer ces genres alors il est comme un marin sur la mer sans boussole.

 Niger Inter Hebdo : La convention collective, l’accès équitable à la publicité restent encore des défis à relever au Niger pour une presse économiquement viable. Selon vous comment rendre effectifs ces instruments essentiels pour la corporation ?

 Mamane Mamadou :  Il faut que nous transcendions de cette dichotomie de presse publique  et presse privée. Il faut aussi se départir de cette vision manichéenne du journalisme qui fait croire qu’il y a les bons d’un côté et des mauvais de l’autre. Il faut aussi que la presse privée joue son rôle de service public. Comme dirait l’autre ‘’bori gouda moukéma tsafi’’.  Dans le public comme dans le privé une prise de conscience réelle de certains freins au développement de notre pays est indispensable.

La convention collective est indispensable pour que les journalistes vivent décemment et effectuent correctement leur métier.  Nous savons qu’il y a une réticence des promoteurs des organes de presse à d’abord élaborer une convention consensuelle et à la signer. Leur position est à mon avis justifiée. Pour les stimuler il faut trouver un modus vivendi pour l’exonération des matériels audiovisuels de diffusion ou de production, la redistribution de la redevance Nigelec et le rehaussement du fonds d’aide à la presse.

 Si ces préalables ne sont pas pris en considération aucune entreprise de presse privée  ne tiendra avec des rémunérations descentes pour leurs agents.

             La loi sur la publicité est simplement un problème d’application. Le prorata de distribution de cette publicité doit être équitable. A la vérité on ne peut pas donner le même taux pour la diffusion de la  minute ou de la page à tous les organes.  L’audience, le champ de couverture de la radio ou de la télévision, la qualité du journal son rythme de parution doivent être pris en compte. Cette péréquation doit être bien réfléchie.

Niger Inter Hebdo :  L’autre défi c’est aussi la qualité du contenu de la presse audiovisuelle comme écrite. Comment selon vous améliorer la presse nigérienne ?

 Mamane Mamadou : La multitude de titres, de radios et de télévision est sans conteste une preuve de la vitalité de la liberté d’expression.

Cependant ce pluralisme, cette diversité ne riment probablement pas avec la responsabilité.

La conduite du journaliste est codifiée par la loi et une charte que les journalistes se sont donnée eux-mêmes. Les règles sont claires et précises. Cette charte dit bien  que le journaliste doit s’assurer de la véracité des faits qu’il rapporte.

 Pourtant, de nombreux journalistes escamotent et piétinent allégrement les principes directeurs de la profession. La liberté de la presse se nourrit de la rigueur. Cette liberté fait parfois apparaître un manque de professionnalisme un goût démesuré pour le sensationnel et une absence de mesure dans les attaques personnelles et les polémiques stériles.

          Aujourd’hui nous pouvons dire et écrire ce que nous pensons sans être inquiétés. La liberté de la presse n’est pas non plus un privilège accordé aux journalistes afin d’écrire à leur gré en ayant l’assurance de ne pas être inquiété, une sorte de droit à l’impunité.

La liberté de la presse est une réalité tangible au Niger. Cette liberté doit être protégée et même renforcée au bénéfice des professionnels et de la société. Il est même dans l’intérêt du pouvoir de promouvoir et favoriser une presse libre, entreprenante. Tout système politique ne peut se targuer de sa légitimité que si sa conduite est surveillée par une presse libre, indépendante.

C’est pour cela que les journalistes ont de lourdes responsabilités sur les épaules. On nous jugera par les actes que nous posons. Le métier commande aux journalistes la vérité, l’impartialité, l’honnêteté. Il nous appartient de combattre les idées nocives pour la société en évitant des propos haineux et scandaleux.

  Niger Inter Hebdo : Le 3 mai dernier a également disparu l’un des pères fondateurs de la presse africaine à savoir Béchir Ben Yahmed. Qu’avez-vous retenu du journaliste et patron de presse BBY ?

 Mamane Mamadou : C’est avec une grande affliction que nous avons appris le décès de Béchir Ben Yahmed. Fondateur de l’hebdomadaire  Jeune Afrique, fut un journaliste de renom connu pour son professionnalisme. Sa disparition est une grande perte pour l’Afrique. Dans ses articles BBY a toujours privilégié et défendu  les valeurs de la démocratie et de la liberté. Grace à sa plume et une bonne distribution de son journal en Afrique, son ascension sera fulgurante dans le monde de la presse africaine. Il connaît bien la scène politique africaine pour avoir parcouru l’Afrique et côtoyé plusieurs chefs d’Etats africains.  Grâce à BBY nous  autres jeunes journalistes avons découvert quelques ficelles du métier ainsi que les méandres du journalisme à travers ses écrits sur les situations politiques, économiques et sociales de nombreux pays africains.

Nous retenons de BBY et  ses collègues guinéén Siradiou Diallo et le malgache Senen Andriamirado le talent et la rigueur. A travers le journal qu’ils animaient  ils nous ont amené à aimer le journalisme mais aussi à nous révéler les travers de certains chefs d’Etat et fait découvrir de nombreux révolutionnaires et nationalistes africains.

          Nombre de journaux africains créés au lendemain des indépendances ont disparu, seule Jeune Afrique  a résisté au temps. Sans doute par la qualité des informations que le journal livre mais probablement aussi par sa saine gestion.

Nos sincères condoléances à la famille de jeunes Afrique ; Qu’Allah rétribue la dévotion de BBY et lui ouvre les portes du paradis.

   Niger Inter Hebdo : Aujourd’hui un défi majeur pour le journaliste professionnel c’est les infox ou fakenews et la viralité de l’information via les réseaux sociaux. En tant que formateur et reporteur quelles précautions pour sauver la crédibilité du journaliste qui n’a plus la primeur de l’information ?

 Mamane Mamadou :  Le mal est que certains journalistes ont abandonné le charme du combat de la liberté d’expression pour entrer dans l’indigence du journaliste grincheux. Voir même de l’intolérance, bref  dans un ‘’polymorphisme’’ aberrant. Il faut que le journaliste sincère signe ses écrits sur les réseaux sociaux. A mon humble avis, chaque fois que le journaliste s’éloignera de ces rêves, des préoccupations de la population, c’est bien la viabilité sociale et la liberté de la presse qui sont compromises.

          Cette situation nous interpelle en raison de la prolifération du phénomène fakenews qui a atteint son paroxysme. Certes nous sommes à l’ère des Technologies de l’Information et de la Communication. Les réseaux sociaux font partie intégrante de notre mode de communication.  Malheureusement des histoires rocambolesques des montages grossiers, des allégations mensongères circulent sur les réseaux sociaux. Tout ça pour nuire à l’image, à l’honneur, voir même à la vie de certaines personnes. Des informations alambiquées, des actes administratifs non authentifiés, des lettres supposées confidentielles, des décisions encore en étude circulent dans les réseaux sociaux. Tout y passe sans aucune norme réglementaire. On crée sciemment un univers virtuel de polémique pour déclencher le ferment de la division. Partager des informations est une bonne chose. Mais seulement si ces informations sont utiles. Car l’internet est une encyclopédie extraordinaire

          La libre expression nourrit la démocratie. Ça nous le savons. Mais certains en ont fait de cet important outil de communication, une poubelle.  On aborde souvent des sujets identitaires, des sujets loin de l’ADN des populations du pays.

         Il existe des férus de cet outil. Je crois qu’il est nécessaire d’en contrôler parfois certains contenus. Pourquoi ne pas créer un observatoire des TIC et prendre des dispositions réglementaires pour réguler le contenu du net. Cela encouragera ceux qui se professionnalisent afin d’élever le débat sur les réseaux sociaux.

Interview réalisée par Elh. M. Souleymane

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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